TRIBUNE | Par Aïssatou Chérif Baldé
Deux compatriotes, Boubacar Barry et Aladji Boubacar Barry, ont été assassinés à leur domicile dans des circonstances particulièrement douloureuses. Deux vies fauchées, deux familles endeuillées et une nouvelle illustration du climat d’insécurité qui gagne le pays. Entre disparitions forcées, militarisation de l’espace public, restriction des libertés et dérives autoritaires, la Guinée semble s’enfoncer dans une crise profonde de l’État. Pour Aïssatou Chérif Baldé, le pays glisse dangereusement vers une forme de gangstérisme d’État où la population ne se sent plus protégée, même dans ses propres foyers.
Deux de nos compatriotes, Boubacar Barry et Aladji Boubacar Barry, ont perdu la vie la semaine dernière dans des circonstances particulièrement douloureuses, assassinés à leur propre domicile.
Le premier était entrepreneur à Conakry et résidait à Lambanyi. Père de famille, il avait construit sa vie autour de ses activités et de ses responsabilités familiales. Le second était rentré des États-Unis pour passer quelques semaines auprès de sa famille et de ses proches. Il a lui aussi été assassiné à son domicile, à Manéah, dans la préfecture de Coyah.
Deux vies brutalement arrachées, deux familles plongées dans le deuil, des rêves et des projets brutalement interrompus.
Jusqu’où ira notre pays si même nos domiciles ne constituent plus des lieux de tranquillité et de sécurité ?
Ces deux assassinats, survenus dans un climat de terreur qui se fait ressentir sur toute l’étendue du territoire national, à travers la multiplication des barrages, les disparitions forcées et l’insécurité grandissante, mettent à nu les faiblesses et les défaillances d’un État guinéen dirigé par une junte militaire dont les intentions suscitent de profondes inquiétudes.
On constate tristement qu’avec la junte militaire guinéenne, la Guinée sombre lentement, sûrement et dangereusement dans l’anarchie, la violence, la terreur, le gangstérisme et ce que ces phénomènes ont de plus effroyable.
Tous les ingrédients d’un cocktail explosif sont désormais réunis.
Aujourd’hui, le pays est hautement militarisé. Pour l’heure, aucune manifestation de contestation n’est possible dans le pays. La Guinée devient ainsi, à bien des égards, le Haïti de l’Afrique de l’Ouest.
Le régime militaire, qui verse dans le fascisme, réduit ou obstrue tous les canaux de libre expression et de circulation.
Face à cette insécurité grandissante, une question s’impose : l’État guinéen existe-t-il encore dans sa fonction première de protection des citoyens ? L’armée guinéenne et les forces de défense et de sécurité sont-elles devenues l’une des principales causes de ce basculement ?
Nous sommes face à une forme de gangstérisme d’État dans laquelle l’armée, tout comme les forces de l’ordre, semble pouvoir se comporter en toute impunité, au mépris des lois et des droits fondamentaux des citoyens. Tuer, intimider, martyriser et terroriser le peuple : telle est l’image que renvoient aujourd’hui ces pratiques dénoncées par de nombreux Guinéens.
Depuis le 5 septembre 2021, la junte militaire guinéenne tue, opprime et impose au peuple de Guinée un pouvoir que nous considérons comme criminel.
Notre pays est entre les mains d’un clan de pilleurs, mieux, d’un conglomérat d’intérêts décidé à édifier son empire sur des champs de ruines.
Nous faisons également face au fantasme d’un complotisme entretenu par un groupe occulte restreint, qui se veut « alternatif » et agirait dans l’ombre pour accomplir un dessein machiavélique.
Et cette situation ne semble pas près de changer, tant les discours conspirationnistes procurent à certains des gratifications sociales et financières.
Avec l’actuelle junte militaire, dont nous dénonçons le manque de moralité, d’intelligence politique, de compétence et de capacité à administrer la cité, les appels à la raison risquent de rester sans effet.
Avec elle, il n’y aura ni équilibre, ni stabilité, ni cohésion sociale, ni véritable unité nationale.
La ligne rouge est définitivement franchie.
En attendant le réveil !
La purge continue au sein de l’armée guinéenne, de la société civile et de l’opposition, épargnant, bien évidemment, l’entourage de Mamadi Doumbouya.
Ce dernier refuse cependant de scier la branche sur laquelle il est assis. Il révoque deux anciens ministres de leurs fonctions, notamment Mourana Soumah et Mori Condé, pour des faits présumés de détournement de fonds publics, mais ceux-ci restent exemptés de toute poursuite judiciaire.
Car Mamadi Doumbouya est désormais l’État, avec une administration aux ordres et des sentences qui semblent ne répondre qu’à sa seule volonté. Il s’érige ainsi en monarque absolu.
De qui se moque-t-on ?
L’état d’esprit de cette junte militaire corrompue ne peut ni réformer ni refonder l’État guinéen.
C’est précisément pourquoi les réformes profondes annoncées tambour battant le 5 septembre 2021 sont demeurées au stade des bonnes intentions.
Nous renouons avec une gouvernance par la terreur, héritée du régime du PDG-RDA.
Mamadi Doumbouya, nourri au biberon d’une gestion des affaires publiques fondée sur la violence et l’instauration d’un climat de terreur, révèle l’extraordinaire supercherie politique que constitue sa prétendue volonté de rupture avec ses prédécesseurs, tant dans l’approche de la conquête du pouvoir que dans son exercice et sa gestion.
Toutes ces déclarations sur une prétendue volonté de lutter contre la corruption et le détournement des biens publics ne sont, à nos yeux, qu’une diversion.
Car les cadres les plus corrompus se trouveraient aujourd’hui dans le cercle restreint de Mamadi Doumbouya.
Pour l’instant, les Guinéens ordinaires, ayant perdu tout espoir d’alternance démocratique, ne cherchent plus qu’à survivre. Ils tentent de ne pas sombrer sous le poids de la pauvreté, dans l’attente d’un éventuel réveil collectif.
On ne le dira jamais assez : seul le peuple de Guinée, dans son entièreté, peut mettre fin aux dérives et à la folie meurtrière des forces militaires dans ce pays.
Le peuple doit faire preuve d’une détermination résolue pour déboulonner ce système militaire pendant qu’il en est encore temps, avant qu’il ne soit trop tard.
Le temps des discours est révolu.
En attendant le réveil !
