LA GUINÉE DANS LES MAINS DES PILLARDS : QUAND LES PRIVILÈGES DES DIRIGEANTS CÔTOIENT LA MISÈRE DU PEUPLE

Par Aissatou Chérif Baldé

Alors que la majorité des Guinéens peine à joindre les deux bouts, les révélations faites lors du procès de Mandian Sidibé, ancien directeur général de l’Office guinéen de publicité (OGP), sur les avantages financiers dont il bénéficiait, soulèvent de sérieuses interrogations sur la gestion des ressources publiques. Dans un pays confronté à une crise de liquidités, à l’aggravation de la dette publique et à la dégradation des conditions de vie, ces montants donnent une nouvelle dimension au fossé qui sépare les privilèges d’une partie de l’élite dirigeante du quotidien des populations. La Guinée serait-elle devenue une propriété privée entre les mains de ceux qui la gouvernent ?

Des privilèges exorbitants au sommet, la misère à la base

Avec les révélations sur les rémunérations faramineuses de Mandian Sidibé, ancien directeur général de l’OGP, lors de son procès, difficile de ne pas s’interroger sur la gestion des finances publiques dans un pays où le salaire minimum interprofessionnel garanti (SMIG) est officiellement fixé à 550 000 francs guinéens (GNF) bruts par mois, soit environ 56 euros.

Selon les éléments révélés au cours de cette procédure judiciaire, la prime de logement de Mandian Sidibé s’élèverait à 180 millions de francs guinéens (FG), soit l’équivalent de 18 165,31 euros. Son salaire mensuel atteindrait 95 millions de FG, soit 9 587,25 euros. À cela s’ajouterait une prime mensuelle de carburant de 30 millions de FG, correspondant à 3 027,55 euros.

Au total, selon les montants avancés, Mandian Sidibé aurait ainsi perçu 305 millions de francs guinéens par mois, soit l’équivalent d’environ 30 783,20 euros.

De telles révélations donnent l’idée du décalage abyssal entre les rémunérations accordées à certains hauts responsables et les conditions de vie de la majorité des Guinéens.

Dans ces circonstances, l’explosion de la dette publique ne devrait guère surprendre. Selon les données attribuées au dernier rapport de la Banque mondiale, celle-ci s’établirait à 51,5 % du produit intérieur brut (PIB) en 2025, contre une fourchette comprise entre 43,5 % et 48 % en 2024.

Cette progression s’expliquerait principalement par le financement des dépenses publiques et le recours aux emprunts intérieurs destinés à combler le déficit budgétaire du pays.

Comment s’étonner alors de la crise de liquidités que traverse la Guinée, lorsque les dépenses publiques semblent également servir à financer le train de vie particulièrement coûteux de toute une catégorie de responsables ? Comment justifier de telles dépenses dans un pays où les besoins élémentaires des populations restent largement insatisfaits?

Le clan de Mamadi Doumbouya a transformé la Guinée en une sorte d’État privé, une véritable vache à lait dans laquelle chacun semble vouloir puiser à sa guise, pendant que le peuple, lui, continue de s’appauvrir.

Car si un simple directeur général peut bénéficier de près de 305 millions de francs guinéens de rémunérations et d’avantages mensuels, on est en droit de s’interroger sur l’ampleur des ressources dont disposent Mamadi Doumbouya et son entourage.

Dans un pays où tout reste à reconstruire, où les infrastructures scolaires font cruellement défaut et où jusqu’à 100 enfants peuvent se retrouver dans une seule salle de classe, cette démesure financière apparaît comme un affront supplémentaire aux populations.

Une gouvernance au service d’un clan de privilègiés

Ces révélations mettent également en lumière une réalité préoccupante : ceux qui, hier encore, étaient présentés comme les fossoyeurs du pays se transforment aujourd’hui en donneurs de leçons, tandis que les nouveaux responsables semblent s’inscrire dans la même logique de prédation.

Les vizirs d’aujourd’hui, qu’il s’agisse de ministres, de directeurs des affaires administratives et financières (DAAF) ou de responsables des régies financières, donnent parfois l’impression d’être davantage préoccupés par leurs propres intérêts que par l’intérêt général. Leur principale préoccupation semble être de savoir comment remplir leurs poches, plutôt que de répondre aux attentes d’une population abandonnée à ses difficultés quotidiennes et une jeunesse contrainte à l’immigration mortelle qu’ils viennent identifier pour fin de déportation.

Les chiffres relatifs à la corruption en Guinée viennent également alimenter ce constat. Selon les données de Transparency International pour 2024, l’indice de corruption du pays aurait atteint une moyenne de 24,11 points entre 2006 et 2024, avec un niveau record de 29 points en 2019 et un niveau historiquement bas de 16 points en 2008.

Pendant ce temps, la misère gagne du terrain dans les foyers guinéens. L’insécurité et l’injustice persistent, tandis que les populations continuent de subir les conséquences d’une gouvernance dont elles ne perçoivent guère les bénéfices.

Qui peut réellement mesurer, depuis les cercles du pouvoir, l’ampleur de la souffrance dans laquelle croupit le peuple guinéen ? Cette détresse semble se heurter à l’indifférence totale d’une caste de privilégiés qui se réclament du pouvoir et qui, chaque jour, semblent contribuer à faire émerger une nouvelle génération de bandits à col blanc, de noria de nullité dont les pratiques suscitent de profondes interrogations.

De Mandian Sidibé à Mori Condé, en passant par Mourana Soumah, pour ne citer que ceux-là, les noms de ces bandits à col blanc se succèdent dans un climat de défiance grandissante.

Un peuple abandonné face à une caste de privilégiés

La Guinée ne manque ni de ressources naturelles, ni de potentialités économiques, ni de ressources humaines. Ce qui lui fait cruellement défaut, c’est une gouvernance véritablement tournée vers l’intérêt général, une gestion rigoureuse des deniers publics et une volonté politique de placer les besoins des citoyens au-dessus des privilèges d’une minorité.

Comment peut-on prétendre construire nous refonder un État lorsque les rémunérations et les avantages de certains responsables atteignent de tels niveaux, alors que les écoles manquent de salles de classe, que les familles s’enfoncent dans la précarité et que les difficultés économiques deviennent insupportables pour une grande partie de la population ?

Les révélations du procès de Mandian Sidibé ne devraient donc pas être considérées comme une simple affaire de rémunération individuelle. Elles posent une question beaucoup plus fondamentale : à qui profite réellement l’État guinéen ?

Pendant que les dirigeants et leurs entourages semblent profiter des ressources publiques, le peuple continue de payer le prix de la mauvaise gouvernance, des inégalités sociales persistantes et de l’absence de perspectives pour la jeunesse.

La Guinée ne peut pas continuer à être administrée comme une propriété privée. Les ressources de l’État ne sont ni un héritage familial ni un butin à partager entre proches et courtisans. Elles appartiennent à l’ensemble des citoyens.

Et tant que cette conception patrimoniale du pouvoir prévaudra, les discours sur la refondation, la justice sociale et la bonne gouvernance risqueront de rester de simples slogans, bien éloignés des réalités quotidiennes du peuple guinéen.

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