Par Aïssatou Chérif Baldé
Paralyser l’accès aux réseaux sociaux n’est jamais une décision anodine. En Guinée, les nouvelles restrictions imposées depuis le 28 juillet 2026 soulèvent une fois encore la question du respect des libertés fondamentales et de l’avenir de l’espace numérique dans le pays.
Pour la troisième fois depuis 2023, les autorités militaires guinéennes ont décidé de restreindre l’accès à plusieurs plateformes numériques parmi les plus utilisées au monde. Facebook, YouTube et TikTok sont désormais difficilement accessibles sans recours à un VPN, un outil de contournement devenu indispensable pour de nombreux internautes guinéens.
Comme lors des précédentes interruptions, aucune explication officielle n’a été fournie pour justifier cette mesure. Ce silence entretient les interrogations et renforce les inquiétudes quant à la place accordée aux libertés numériques dans le pays.
Les conséquences de ces restrictions dépassent largement le simple cadre des réseaux sociaux. Aujourd’hui, des milliers de petites et moyennes entreprises dépendent de ces plateformes pour promouvoir leurs activités, trouver de nouveaux clients et maintenir le lien avec leur communauté. Dans un contexte économique déjà fragile, priver les acteurs économiques de ces outils revient à fragiliser davantage leur capacité à créer de la richesse et des emplois.
Mais la question est aussi politique et citoyenne. L’accès à l’information constitue un droit fondamental reconnu par les textes internationaux auxquels la Guinée est signataire. L’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’homme existant, affirme que toute personne a le droit de rechercher, de recevoir et de répandre des informations et des idées par quelque moyen d’expression que ce soit. Le Pacte international relatif aux droits civils et politiques réaffirme ce même principe et impose aux États l’obligation de le garantir ce droit sans distinction.
Et ce n’est pas un hasard si les Nations unies ont proclamé, en octobre 2019, le 28 septembre comme Journée internationale de l’accès universel à l’information. Cette décision traduisait la reconnaissance croissante du rôle central que joue l’information dans la participation citoyenne, la transparence publique et l’enracinement démocratique.
Or, en Guinée, les signaux envoyés ces dernières années sont préoccupants. Les organisations de défense des droits humains et de la liberté de la presse ont régulièrement alerté sur les pressions exercées contre les médias et les journalistes. Dans un pays où certains professionnels de l’information ont été victimes d’arrestations ou d’enlèvements dénoncés par leurs confrères et par plusieurs organisations, restreindre davantage l’accès aux plateformes numériques ne peut qu’augmenter les craintes d’un recul des libertés publiques.
Cette nouvelle coupure intervient également dans un contexte marqué par les interrogations persistantes sur la nature du régime militaire guinéen, qui ne comprend que la démocratie ne signifie pas défiguration ou bien l’organisation d’élections tronquées et truquées pour permettre à une seule personne de rester éternellement à la tête d’un État injuste et défaillant, après le changement de régime du 5 septembre 2021. Alors que les autorités affirment poursuivre un processus de refondation de l’État, une grande partie de l’opinion estime que les restrictions répétées de l’espace civique et numérique sont difficilement compatibles avec un régime militaire qui se veut démocratique, mais au fond se joue de la démocratie.
En effet, l’accès à internet et aux réseaux sociaux n’est plus un simple confort technologique. Il est devenu un outil de travail, un moyen d’expression, un espace de débat public et une porte d’entrée vers l’information. Le restreindre sans explication claire ni cadre transparent revient à affaiblir l’un des piliers essentiels de toute société ouverte ou voire même fermée.
Les autorités guinéennes ont le devoir d’expliquer les raisons de ces mesures et de démontrer leur conformité aux engagements nationaux et internationaux du pays. À défaut, ces restrictions risquent d’être perçues non comme des mesures exceptionnelles, mais comme une nouvelle étape dans l’érosion progressive du droit des citoyens à s’informer et à s’exprimer librement.
