La disparition du journaliste Habib Marouane Camara continue de soulever de nombreuses interrogations en Guinée. Entre rumeurs persistantes, absence de communication officielle et multiplication des cas de disparitions forcées dénoncés par les organisations de défense des droits humains, cette affaire met en lumière une crise de confiance profonde entre le pouvoir militaire et une partie croissante de la population.
Par Aïssatou Chérif Baldé
La disparition de Habib Marouane Camara n’est plus seulement l’histoire d’un journaliste dont les proches attendent des réponses. Elle est devenue le symbole d’un malaise politique plus profond qui traverse aujourd’hui la Guinée.
Depuis plusieurs mois, les autorités de transition semblent incapables de dissiper les doutes qui entourent les enlèvements de journalistes, d’activistes et de voix critiques. La récente information relayée sur les réseaux sociaux selon laquelle l’un des six corps exhumés dans une fosse commune à Forécariah pourrait être celui de Habib Marouane Camara a ravivé l’inquiétude. Pourtant, malgré l’émotion suscitée par cette révélation, aucun démenti officiel ni aucune clarification publique n’ont été apportés.
Ce silence interroge.
D’un côté, certaines sources proches du pouvoir assurent que le journaliste serait toujours en vie et que le président de la transition, Mamadi Doumbouya, n’aurait jamais autorisé qu’il lui soit porté atteinte. De l’autre, des voix issues de cercles politiques influents affirment que les personnes enlevées ces derniers mois ne seraient plus en vie.
Entre ces versions contradictoires, l’opinion publique reste abandonnée aux spéculations.
Cette confusion illustre l’une des principales faiblesses de la gouvernance actuelle : l’absence de communication crédible sur les sujets qui préoccupent les citoyens. Lorsqu’un État laisse prospérer les rumeurs faute de réponses claires, il affaiblit lui-même sa parole.
Au-delà du cas Habib Marouane Camara, c’est la multiplication des disparitions forcées et des arrestations dénoncées par de nombreux observateurs qui alimente les inquiétudes. Amnesty International a relevé dans son rapport annuel 2025-2026 que plusieurs militants, journalistes et opposants guinéens ont été victimes de disparitions forcées ou d’enlèvements, citant notamment les cas d’Abdoul Sacko, de Mohamed Traoré, ainsi que celui de Habib Marouane Camara, dont le sort demeure inconnu. Amnesty rappelle également que les autorités n’avaient toujours pas élucidé les disparitions des responsables du FNDC Oumar Sylla, dit Foniké Menguè, et Mamadou Billo Bah.
À mesure que les espaces de contestation se réduisent, les accusations de dérives autoritaires gagnent du terrain.
La transition politique engagée après le coup d’État du 5 septembre 2021 devait pourtant ouvrir une nouvelle page. Elle devait réconcilier les Guinéens avec leurs institutions, restaurer la confiance et préparer un retour à l’ordre constitutionnel.
Cinq ans plus tard, le constat dressé par une partie importante de la population est bien différent.
Le dialogue politique est au point mort. Les relations entre les autorités et les principaux acteurs sociaux se sont considérablement détériorées. Les promesses de refondation de l’État peinent à se traduire dans les faits tandis que les tensions s’accumulent.
Dans ce contexte, beaucoup dénoncent un système où le népotisme, les logiques de clans et les calculs communautaires continuent d’occuper une place importante dans la gestion des affaires publiques. Cette perception, qu’elle soit totalement fondée ou non, fragilise davantage la légitimité du pouvoir.
La jeunesse guinéenne, qui avait largement nourri l’espoir d’un changement profond, exprime aujourd’hui une désillusion grandissante. Elle ne réclame pas seulement une alternance des dirigeants. Elle exige une transformation des pratiques politiques, davantage de justice, de travail, surtout plus de transparence et une véritable participation citoyenne.
C’est précisément ce décalage entre les attentes populaires et les réponses du pouvoir militaire qui alimente la crise actuelle.
Pendant ce temps, les difficultés économiques persistent. Le chômage touche durement les jeunes. Les conflits fonciers se multiplient. Les scandales financiers se multiplient et tout comme l’impunité au sommet de l’État. L’émigration continue d’apparaître comme l’unique horizon pour de nombreux Guinéens.
Face à ces défis, le recours à l’intimidation ou à la restriction des libertés ne peut constituer une réponse durable.
L’affaire Habib Marouane Camara illustre particulièrement cette crise. Selon Reporters sans frontières (RSF), le journaliste et administrateur général du média Le Révélateur 224 a été enlevé le 3 décembre 2024 à Lambanyi, dans la banlieue de Conakry, par des hommes armés en uniforme assimilés à des forces de sécurité. Depuis cette date, ni sa famille, ni ses confrères, ni les organisations de défense de la presse n’ont obtenu d’informations précises sur son lieu de détention ou sur son état de santé.
Face à l’absence de réponse des autorités guinéennes, RSF a multiplié les démarches auprès des instances régionales et internationales. L’organisation a notamment saisi la Rapporteure spéciale sur la liberté d’expression de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples avant de saisir, en juillet 2025, le Groupe de travail des Nations unies sur les disparitions forcées ou involontaires afin d’obtenir des informations sur le sort du journaliste.
Cette mobilisation internationale s’inscrit dans un contexte plus large de dégradation de la liberté de la presse en Guinée. RSF souligne que le pays a enregistré la plus forte chute mondiale dans son Classement de la liberté de la presse 2025, perdant 25 places en une année. L’organisation relève également la fermeture ou la suspension de plusieurs médias privés considérés comme critiques envers les autorités militaires.
L’histoire récente du continent montre pourtant qu’aucun pouvoir ne peut durablement gouverner contre les aspirations de sa population. La stabilité ne se construit ni dans la peur ni dans la terreur. Elle repose sur la confiance, la justice et la capacité des institutions à rendre des comptes.
L’armée guinéenne a aujourd’hui l’occasion de démontrer qu’elle demeure au service de la nation et non d’intérêts personnels, claniques et clientélaire. Son rôle historique ne sera pas jugé à l’aune de sa capacité à conserver le pouvoir, mais de sa capacité à garantir une transition démocratique crédible et respectueuse des droits fondamentaux.
L’affaire Habib Marouane Camara constitue un test majeur pour les autorités militaires. Tant que toute la lumière ne sera pas faite sur cette disparition et sur celles qui l’ont précédée, les interrogations les accusations continueront de peser sur le pouvoir.
Car lorsqu’un journaliste disparaît et que l’État ne répond pas, ce n’est pas seulement une famille qui attend des explications. C’est toute une nation qui doute.

Je partage pleinement cette interpellation.
En tant que Guinéen exilé , je ne peux pas rester indifférent face à la situation que traverse notre pays. Lorsque des journalistes, des voix critiques ou des citoyens engagés disparaissent ou sont réduits au silence, l’inquiétude dépasse largement le cadre des familles directement concernées.
La Guinée ne peut pas construire son avenir dans le silence, la peur et l’impunité. Les autorités ont la responsabilité de faire toute la lumière sur chaque disparition, chaque arrestation et chaque situation qui suscite de légitimes interrogations.
Nous ne demandons pas de privilèges. Nous demandons la vérité, la justice, la liberté d’expression et le respect des droits fondamentaux.
Le pouvoir militaire doit comprendre qu’un État fort n’est pas celui qui fait taire les voix critiques. Un État fort est celui qui accepte les questions, protège les citoyens, respecte la presse et rend des comptes lorsque des faits graves sont signalés.
Tant que la lumière ne sera pas faite, les interrogations continueront de grandir. Et lorsqu’un journaliste disparaît sans réponse claire des autorités, ce n’est pas seulement sa famille qui souffre : c’est toute la Guinée qui s’inquiète pour son avenir.
Je réaffirme donc ma solidarité avec toutes les familles qui réclament vérité et justice, ainsi qu’avec les journalistes et tous ceux qui, malgré les difficultés, continuent de défendre la liberté d’expression.
La Guinée mérite mieux. La vérité ne doit jamais être considérée comme une menace.