GUINÉE : MORY SANDA KOUYATÉ OU QUAND LA DIPLOMATIE DEVIENT UN SPECTACLE POLITIQUE.

ÉDITO | AÏSSATOU CHÉRIF BALDÉ

Entre attaques verbales contre le Dr Ousmane Kaba, déclarations controversées sur l’expulsion des orpailleurs burkinabè et interrogations sur la protection des ressortissants guinéens à l’étranger, Mory Sanda Kouyaté semble oublier une chose essentielle : il n’est ni un simple acteur politique ni un influenceur des réseaux sociaux. Il est le ministre des Affaires étrangères et des Guinéens établis à l’étranger. À ce titre, chacune de ses prises de parole engage l’image, la crédibilité et les intérêts diplomatiques de la Guinée.

Une parole ministérielle qui manque parfois de retenue

Mory Sanda Kouyaté n’a visiblement pas mâché ses mots à l’endroit du Dr Ousmane Kaba, qu’il qualifie en ces termes : « Des analphabètes qui ont la peau d’intellectuels. »

Il poursuit son argumentaire en déclarant : « Quand le président Doumbouya a pris le pouvoir, il s’est retrouvé devant un pays sans électricité. Et il y a des Guinéens pour dire, devant l’Assemblée nationale, que la Guinée est exportatrice d’électricité alors qu’elle n’a pas d’électricité. ». Ces déclarations sont attribuées à Dr Ousmane Kaba puisqu’il a récemment soulevé cette question à l’assemblée nationale guinéenne. 

Mais au-delà de cette sortie virulente de l’actuel ministre des Affaires étrangères et des guinéens de l’étranger , une question mérite d’être posée : Dr Ousmane Kaba a-t-il réellement tort ?

Car, qu’on le veuille ou non, sous le régime du président Alpha Condé, la Guinée disposait bel et bien d’électricité, même si la desserte restait insuffisante dans plusieurs localités du pays. Il serait donc injuste de faire comme si rien n’avait été réalisé durant cette période.

Surtout, réduire le Dr Ousmane Kaba à une telle caricature relève d’un manque de considération pour son parcours. Il fait partie malgré son allégeance à la dictature militaire actuelle de ces sommités intellectuelles guinéennes qui ont fait leurs preuves par le travail, le savoir et les compétences, sans avoir besoin de tricher sur son parcours pour se construire une réputation.

On peut ne pas partager les opinions d’un homme, contester ses analyses ou critiquer son bilan. Mais cela ne donne à personne le droit de mépriser son intelligence ni de nier son parcours.

Le ministre des Affaires étrangères n’est pas un influenceur politique

Mais Mory Sanda Kouyaté semble oublier une réalité fondamentale : il n’est ni un politicien ordinaire ni un influenceur des réseaux sociaux. Il est avant tout le ministre des Affaires étrangères et des Guinéens établis à l’étranger. Une fonction qui exige de la retenue, de la mesure, du discernement et, surtout, une certaine hauteur dans les prises de parole publiques.

Lorsqu’on analyse sa dernière sortie de ce jeudi, dans le dossier des orpailleurs burkinabè expulsés de Guinée, une affaire qui suscite notamment l’indignation chez certains de nos voisins du Burkina Faso et du Mali, on a le sentiment que le ministre confond diplomatie et théâtre politique.

Comme si la diplomatie était devenue un spectacle dans lequel le plus bruyant, le plus criard et le plus bavard pouvait espérer se faire entendre.

Soyons clairs : personne ne conteste la nécessité de lutter contre l’orpaillage clandestin. Cette activité constitue un danger réel pour l’environnement, provoque de graves dégradations écologiques et expose les populations à des risques sanitaires considérables.

L’État guinéen a donc parfaitement le droit de faire respecter ses lois et de protéger ses ressources naturelles.

Cependant, lutter contre l’orpaillage clandestin ne dispense pas les autorités de respecter les droits des personnes concernées. On peut procéder à des expulsions dans le respect des procédures légales, sans verser dans l’humiliation et les démonstrations de force inutiles.

Rien, absolument rien, ne justifie l’humiliation de ces ressortissants burkinabè, notamment à travers les agissements de certains influenceurs proches du pouvoir de Conakry, comme si la dignité humaine devait être sacrifiée sur l’autel de la communication politique.

La fermeté d’un État ne se mesure pas à sa capacité à humilier des étrangers, mais à son aptitude à faire respecter ses lois avec responsabilité et dignité.

Et que fait-il pour défendre les Guinéens menacés d’expulsion à l’étranger ?

Il existe une autre réalité sur laquelle le ministre des Affaires étrangères devrait également rendre des comptes : le sort réservé aux ressortissants guinéens à l’étranger, notamment en Allemagne.

L’année dernière, plus de 169 Guinéens ont été expulsés d’Allemagne dans des conditions particulièrement humiliantes et douloureusement vécues par les personnes concernées et leurs proches.

Face à cette situation, quel bilan peut-on réellement dresser de l’action diplomatique de Mory Sanda Kouyaté pour protéger la dignité et les droits de nos compatriotes ?

La question mérite d’être posée, d’autant plus que des délégations guinéennes effectuent régulièrement des séjours en Allemagne. Une délégation séjourne d’ailleurs actuellement dans ce pays pour reprendre les opérations d’identification et d’expulsion des ressortissants guinéens déboutés de l’asile.

On peut comprendre qu’un État entretienne une coopération avec ses partenaires sur les questions migratoires et participe à l’identification de ses ressortissants en situation irrégulière. Mais cette coopération ne doit jamais faire oublier une responsabilité fondamentale : celle de défendre la dignité de ses propres citoyens.

Le rôle d’un ministre des Affaires étrangères ne consiste pas simplement à faciliter les procédures d’expulsion ou à multiplier les déclarations musclées. Il consiste aussi à s’assurer que les droits fondamentaux des Guinéens vivant à l’étranger sont respectés, que leur retour s’effectue dans des conditions dignes et que leur pays ne les abandonne pas face aux difficultés.

Dès lors, une question s’impose : avec autant de déplacements et de délégations à l’étranger, quelle place le ministère accorde-t-il réellement à la protection de nos compatriotes ?

Mory Sanda Kouyaté ne peut pas exiger le respect de la dignité des ressortissants étrangers en Guinée tout en donnant le sentiment que celle des Guinéens confrontés aux expulsions à l’étranger passe au second plan.

La dignité des Burkinabè en Guinée doit être respectée, tout comme celle des Guinéens en Allemagne. La défense des droits humains ne saurait être à géométrie variable.

Un ministre dont le bilan diplomatique mérite des explications

Mais apparemment, Mory Sanda Kouyaté, devenu un ministre particulièrement puissant au sein de l’appareil gouvernemental, semble se croire tout permis.

Pourtant, son bilan diplomatique et sa gestion de l’image internationale du pays mériteraient eux aussi d’être sérieusement interrogés.

On se souvient notamment du fiasco qui a marqué la dernière visite du président Mamadi Doumbouya à New York, en septembre dernier, à l’occasion de l’Assemblée générale des Nations unies. Le chef de l’État y avait été confronté à une manifestation et à une mobilisation particulièrement remarquées de Guinéens de la diaspora.

Un épisode qui, à lui seul, aurait dû susciter une véritable remise en question au sein du département des Affaires étrangères. Dans n’importe quel gouvernement soucieux de son image internationale, un tel événement aurait au minimum ouvert un débat sur les responsabilités politiques et diplomatiques.

Le ministre qui a la charge de défendre les intérêts de la Guinée et de ses ressortissants à l’étranger ne peut pas se soustraire indéfiniment à l’examen de son bilan.

Et pourtant, malgré cet épisode, Mory Sanda Kouyaté continue de multiplier les sorties qui donnent parfois le sentiment qu’il se considère au-dessus de toute critique, voire au-dessus de son propre patron, le président Mamadi Doumbouya.

La diplomatie exige de la hauteur, pas des démonstrations de force

Au fond, le problème n’est pas que Mory Sanda Kouyaté défende la politique du gouvernement ou réponde aux critiques. C’est parfaitement légitime pour un membre du gouvernement.

Le problème réside dans la manière de le faire.

Un ministre des Affaires étrangères doit savoir que chaque mot prononcé peut avoir des conséquences sur les relations entre les États, sur la perception de son pays et sur la sécurité des ressortissants guinéens vivant à l’étranger.

La diplomatie n’est ni un ring politique ni une scène destinée à flatter les partisans du pouvoir. Elle exige de la maîtrise, de l’intelligence, de la discrétion et une capacité à désamorcer les tensions plutôt qu’à les alimenter.

On peut être ferme sans être arrogant. On peut défendre son pays sans humilier les autres. Et on peut soutenir un président sans transformer chaque prise de parole en démonstration de loyauté politique.

La Guinée a besoin d’une diplomatie crédible, respectée et capable de défendre ses intérêts sans compromettre ses relations avec ses voisins.

Mory Sanda Kouyaté devrait peut-être s’en souvenir : la fonction ministérielle impose des devoirs que l’ambition politique ne saurait effacer.

La diplomatie est un exercice de responsabilité, pas un concours de décibels.

Édito d’Aïssatou Chérif Baldé

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