ONU : derrière le récit de Mamadi Doumbouya, les questions qui restent sans réponse.

Aissatou cherif Balde

À la tribune de l’Assemblée générale des Nations unies, ce mercredi 23 septembre 2026, Mamadi Doumbouya a voulu montrer une Guinée en évolution. Routes, mines, raffineries, infrastructures, nouvelle Constitution, élections : le chef de la junte a dressé le tableau d’un pays qui, selon lui, aurait profondément changé depuis sa prise du pouvoir en septembre 2021.

Le contraste avec son intervention de 2023 est frappant. À l’époque, le chef de la transition assumait une posture de rupture. Il dénonçait les modèles politiques importés en Afrique et mettait en cause l’échec des élites et des systèmes démocratiques hérités de l’extérieur. Trois ans plus tard, le propos est beaucoup plus institutionnel. Il ne s’agit plus de justifier la prise du pouvoir par l’armée, mais de défendre le bilan de ceux qui l’exercent.

C’est précisément là que commencent les questions.

Une Constitution au service d’une légitimité effritée

Mamadi Doumbouya présente la nouvelle Constitution comme une œuvre du peuple guinéen, discutée, amendée puis adoptée par référendum.

Cette lecture laisse cependant de côté les controverses qui ont accompagné le processus. Une partie de la classe politique et de la société civile a contesté les conditions dans lesquelles la transition s’est déroulée et la manière dont les nouvelles institutions ont été mises en place.

La même réserve vaut pour le processus électoral. Le chef de l’État insiste sur le fait que la Guinée a organisé son cycle électoral avec ses propres ressources et sans incident significatif. Mais le financement et la bonne organisation matérielle d’un scrutin ne suffisent pas à répondre aux questions portant sur le pluralisme politique, l’accès aux médias, les libertés publiques ou les conditions d’existence de l’opposition. Car Mamadi Doumbouya est parvenu en cinq ans à effacer carrément les partis politiques de l’échiquier politique national. Il a donc torpillé la transition guinéenne pour faire de la Guinée, la Birmanie de l’Afrique de l’Ouest. 

Sur ces sujets, les explications restent limitées.

Des réalisations qui servent de bilan

Une large place est accordée aux infrastructures et aux investissements : plus de mille kilomètres de routes bitumées, des écoles, des hôpitaux, des raffineries d’alumine, une raffinerie d’or et surtout le projet Simandou.

Le choix est révélateur. Le pouvoir entend être jugé sur ce qu’il construit et sur sa capacité à transformer les ressources du pays.

Simandou occupe une place particulière dans cette stratégie. Le projet est présenté comme bien davantage qu’une exploitation minière, avec l’ambition d’en faire le moteur d’une transformation économique à travers le programme Simandou 2040.

Le potentiel du projet est considérable. Mais une distinction reste nécessaire entre ce qui est achevé, ce qui est en chantier et ce qui relève encore d’objectifs à moyen ou long terme.

Une route achevée constitue un résultat mesurable. Une raffinerie en construction est un investissement en cours. Un programme prévu sur quinze ans relève, lui, d’une ambition dont les résultats devront être évalués dans le temps.

Cette différence compte lorsque les réalisations économiques servent à justifier le bilan politique.

Les questions laissées de côté

Le point le plus frappant se trouve peut-être dans les sujets qui ne sont pas abordés.

Les tensions politiques internes, les restrictions concernant les manifestations, les difficultés rencontrées par certains médias et les accusations formulées par des opposants ou des organisations de défense des droits humains occupent une place très réduite.

Human Rights Watch et Amnesty International ont, ces dernières années, documenté des restrictions visant l’espace civique et politique en Guinée.

Ces réalités ne disparaissent pas parce qu’elles ne sont pas évoquées devant l’Assemblée générale. Elles font partie du bilan que les autorités guinéennes devront continuer à défendre face à leurs détracteurs.

Une souveraineté désormais tournée vers l’économie

Le thème de la souveraineté demeure central, mais son contenu a évolué.

En 2023, il servait principalement à défendre le droit des Africains à choisir leurs propres modèles politiques et à contester les injonctions venues de l’extérieur.

Cette fois, il est surtout question de ressources naturelles, d’industrialisation et de création de valeur en Guinée : transformation de la bauxite sur place, développement des infrastructures, financement national des institutions et exploitation de Simandou.

Le changement est significatif. La souveraineté n’est plus seulement présentée comme une revendication politique. Elle devient un argument économique.

Reste la question essentielle du partage des bénéfices. L’exploitation minière ne garantit pas, à elle seule, une amélioration équitable des conditions de vie. Les retombées dépendront notamment de la gestion des recettes, de la fiscalité, de la création d’emplois et de la capacité de l’État à convertir les revenus miniers en services publics.

Une diaspora absente du récit

Le contexte international de cette intervention ne peut pas non plus être dissocié des contestations géantes venues de la diaspora guinéenne ce mercredi à New York.

Car aux États-Unis, des Guinéens dénonçant la concentration du pouvoir et contestant la manière dont la transition est conduite ont réservé au chef de la junte militaire françafricaine Mamadi Doumbouya, un accueil sur fond de manifestation grandiose jamais réservée à chef d’État africain à l’étranger. 

Pourtant, ces critiques ne trouvent pas de réponse directe dans l’intervention présidentielle. Le choix est plutôt de mettre en avant les projets, les infrastructures et les perspectives économiques.

Cette approche permet de présenter aux partenaires étrangers une Guinée tournée vers l’investissement et le développement. Elle laisse toutefois entière la question politique qui divise une partie du pays : les avancées économiques peuvent-elles suffire à clore le débat sur la transition et l’exercice excessif du pouvoir ?

De la rupture à la recherche de normalité

La comparaison avec 2023 permet finalement de mesurer le changement.

Il y a trois ans, Mamadi Doumbouya cherchait à expliquer pourquoi l’ancien système avait échoué et pourquoi l’armée avait pris le pouvoir. Aujourd’hui, il cherche surtout à démontrer que le système mis en place depuis le coup d’État produit des résultats.

La critique de l’ancien ordre a laissé place à la défense d’un bilan. La dénonciation des modèles importés a cédé du terrain à la mise en avant d’une Constitution nationale. La souveraineté politique s’est progressivement transformée en souveraineté économique. Quant à la question de la transition, elle est devenue beaucoup moins visible dans la communication du pouvoir.

Cette évolution ne fait pas disparaître les interrogations de fond. Elle les déplace.

La Guinée parviendra-t-elle à transformer durablement ses ressources minières en développement partagé ? Les nouvelles institutions permettront-elles un véritable pluralisme politique ? Le processus de transition débouchera-t-il sur un système institutionnel durable ? Et surtout, les résultats annoncés se traduiront-ils suffisamment dans la vie quotidienne pour répondre aux attentes d’une population dont les exigences ne se limitent pas aux infrastructures ?

En attendant, à New York, tel un un chef éloigné des réalités de son pays et enfermé dans une bulle de mensonge, Mamadi Doumbouya a voulu présenter une Guinée qui avance. Reste à savoir pour combien de temps les Guinéens continueront d’avaler cette transformation chimérique, au-delà des chiffres, des grands projets et des déclarations officielles.

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