Correspondance à un ancien rebelle transformé en trompettiste.

Par Alpha Issagha Diallo


Dans cette réplique au vitriol, Alpha Issagha Diallo répond à une tribune qu’il juge davantage nourrie de grimaces stylistiques que d’arguments. Sous la forme d’une adresse directe, l’auteur démonte ce qu’il présente comme une dérive : celle d’un ancien pourfendeur du système devenu, selon lui, auxiliaire zélé du pouvoir. Entre satire politique et charge contre les plumes de cour, ce texte interroge la place du journaliste, la fonction du chroniqueur et les limites de la servilité intellectuelle dans le débat public guinéen.

Petite réponse au poète du protocole et ses grimaces littéraires

Très cher distributeur officiel de métaphores fatiguées. 

J’ai lu ta “mise aux poings” avec la même sensation qu’on éprouve en regardant un ventilateur tourner dans une chambre vide : beaucoup de bruit, énormément d’air brassé, mais aucune fraîcheur intellectuelle.

Franchement, il fallait oser aligner autant de grimaces lexicales en espérant faire croire à une démonstration de force. À défaut d’arguments, tu as convoqué les rimes; à défaut d’idées, tu as invité les grimaces; à défaut de vérité, tu as tenté le folklore. Mais même le folklore mérite un peu de dignité.

Tu écris comme un homme qui court derrière son propre écho. On sent la panique du chroniqueur essoufflé qui veut absolument faire rire le palais pour mériter une tape sur l’épaule présidentielle et une ration supplémentaire de considération protocolaire.

Le problème, cher poète des couloirs climatisés, c’est qu’on ne devient pas plume en transformant chaque phrase en carnaval de sobriquets. Une tribune n’est pas un concours de grimaces littéraires. Ce n’est pas parce qu’on secoue des mots comme des casseroles vides qu’on prépare un repas intellectuel. 

Tu as voulu faire du sarcasme ? 

Parlons-en. Tu ressembles à ces anciens distributeurs de morale qui ont troqué leur colonne vertébrale contre un badge d’accès au Palais. Des révolutionnaires du clavier recyclés en décorateurs du pouvoir. Hier procureur autoproclamé du système; aujourd’hui cireur officiel des bottes de la République.

Quelle métamorphose admirable ! Même les caméléons te regardent avec admiration.

Tu accuses les autres de chercher le buzz ? 

Mais enfin, cher funambule du vacarme, qui passe désormais ses journées à fabriquer des lettres parfumées au culte de personnalité?

Qui transforme chaque respiration présidentielle en épopée biblique ? 

Qui rédige des chroniques avec l’enthousiasme d’un homme découvrant chaque matin que le soleil se lève encore sur Mohamed V? 

À force d’encenser le pouvoir, tu as fini par confondre la fumée avec la lumière.

Et puis cette obsession récente de vouloir jouer au pourfendeur des chroniqueurs turbulents, quelle étrange coïncidence. On te sent soudain très courageux depuis que certains noms font trembler les salons du pouvoir. Tu as vu que l’époque récompense désormais les gladiateurs médiatiques capables de faire du vacarme une carrière, alors tu as voulu entrer dans l’arène à ton tour.

Le problème, cher acrobate du verbe, c’est qu’en voulant attaquer certains showmen médiatiques pour séduire le pouvoir, tu oublies une vieille règle des grimpeurs du buzz : quand on monte trop haut sur l’échelle du vacarme pour donner des coups, on finit souvent par exposer son derrière à toute la place publique. Et ça, malheureusement, aucun jeu de mots ne peut le couvrir. 

Pendant longtemps, tu écrivais avec la prudence d’un homme qui regardait toujours derrière lui avant de signer une phrase. Aujourd’hui, te voilà transformé en trompettiste officiel du courage sur commande. 

Des tranchantes aux accommodantes. Quel réveil spectaculaire !

Mais rassure-toi, tout le monde comprend le mécanisme. Tu as aperçu que certains polémistes savaient transformer le bruit en influence, la provocation en notoriété et les clashs en ascenseur médiatique. Alors tu as voulu toi aussi grimper dans le train du tapage rentable. 

Le problème, c’est qu’on ne devient pas redoutable simplement parce qu’on hausse le ton.

Cette manie de transformer toute contradiction en crime contre la République, quelle fatigue ! 

En Guinée, certains pensent désormais que critiquer un dirigeant équivaut à insulter la météo. Tu rêves d’un pays où les journalistes applaudissent, où les chroniqueurs rampent, où les intellectuels murmurent et où les citoyens doivent sourire même quand le riz grimpe plus vite que les promesses officielles. Mais détends-toi un peu. 

La République n’est pas une salle de karaoké réservée aux choristes du pouvoir.

Parlons de style, justement. Tu as tenté les jeux de mots comme un apprenti sorcier manipule des pétards mouillés. “Cafards dans les placards”, “coin coin dans un coin”… franchement, on aurait dit un dictionnaire tombé dans une bassine de café froid. 

Alors jouons aussi. Monsieur le bavard du boulevard, troubadour du couloir, flagorneur de rigueur, rimailleur de douleurs, jongleur de ferveurs, vendeur de ferveur à vapeur, chroniqueur à moteur sans carburateur, griot bluetooth connecté directement aux haut-parleurs du palais, cascadeur du verbe suspendu aux rideaux du protocole, philosophe de vestibule devenu agent d’ambiance du pouvoir.

Mais au fond, ce n’est même plus drôle. Ce qui frappe surtout, c’est cette rage étrange contre tous ceux qui refusent de rejoindre la fanfare des applaudisseurs professionnels. Comme si le débat te donnait des allergies. Comme si la contradiction te provoquait des démangeaisons intellectuelles.

Un journaliste digne de ce nom, à l’image de notre Abdoul Latif national, confronte les faits. Un chroniqueur incorruptible interroge le pouvoir. Un écrivain intègre garde une distance avec les tambours officiels. 

Mais toi, tu as choisi le rôle du trompettiste résident. Chaque texte ressemble désormais à un communiqué sentimental déguisé en satire. On dirait un homme qui écrit avec un genou à terre et l’autre coincé dans les tapis du protocole.

Cette manière de traiter toute critique comme une attaque personnelle contre le Colosse, mon Dieu. À ce rythme, bientôt la pluie tombera par décret présidentiel et les moustiques devront demander une autorisation avant de piquer. 

La vérité, cher architecte des acrobaties verbales, c’est qu’aucune avalanche de sobriquets ne remplacera les vraies réponses. On peut transformer une chronique en cirque lexical, mais on ne maquille pas indéfiniment les inquiétudes d’un peuple avec des rimes en plastique.

La Guinée mérite mieux que des gladiateurs du verbe employés comme gardiens émotionnels du pouvoir. Elle mérite des plumes libres, des voix debout, des journalistes qui questionnent sans trembler et des chroniqueurs qui écrivent sans chercher l’approbation des salons climatisés.

Alors continue tes correspondances parfumées à l’encens institutionnel, tes acrobaties de vocabulaire, tes déclarations amoureuses à la République version protocole. Mais laisse au moins à l’autre le droit de penser sans demander la permission à Mohamed V.

Cher maître des rimes sous perfusion protocolaire, quand on passe plus de temps à protéger un pouvoir qu’à protéger la vérité, on finit toujours par confondre la plume avec une serpillère.

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