Selon une décision de sa famille, l’ancien Premier ministre Sidya Touré, décédé le 25 septembre 2026 à Paris, reposera en Côte d’Ivoire,. À Abidjan, où il avait trouvé refuge après son éloignement de la Guinée, il retrouvera ses enfants, ses petits-enfants, ses amis et plusieurs de ses compagnons de lutte. Mais son dernier voyage porte une dimension qui dépasse largement le cadre familial : celle d’un ancien chef du gouvernement qui s’éteint en exil et dont la dépouille se trouvant hors de Guinée renvoie aux fractures politiques qui continuent de marquer le pays sous le régime militaire.
Par Aïssatou Chérif Baldé
Et c’est à Abidjan, là où vivent ses enfants, ses petits-enfants, ses proches, ses compagnons de lutte et tous ceux qui l’ont accompagné durant les dernières années de sa vie qu’il se reposera. C’est là qu’ils pourront se recueillir sur sa tombe et prier pour le repos de son âme.
C’est la décision de la famille. Une décision qui respecte, selon plusieurs proches, la volonté exprimée par l’ancien Premier ministre avant sa disparition.
Mais cette dernière demeure en Côte d’Ivoire raconte aussi une histoire politique.
Car Abidjan n’a pas seulement été un lieu de résidence pour Sidya Touré. Elle a été le refuge d’un homme d’État progressivement éloigné de son propre pays et un espace de sécurité et de liberté politique au moment où la Guinée s’enfonçait dans une transition une politique trompe l’œil.
Et c’est précisément là que commence la véritable portée de cet événement.
Sidya Touré n’était ni un opposant ordinaire ni une figure secondaire de la vie publique guinéenne. Premier ministre de la République, ancien haut responsable de l’État, président de l’Union des Forces Républicaines, il faisait partie des personnalités qui ont contribué à écrire plusieurs chapitres de l’histoire politique contemporaine de la Guinée.
Pour beaucoup de ses soutiens, le fait qu’un homme de cette stature soit contraint de terminer sa vie loin de son pays et d’être enterré à l’étranger constitue un symbole accablant pour les autorités militaires.
Depuis leur arrivée au pouvoir, les militaires ont justifié leur action par la promesse d’une refondation de l’État, d’une réconciliation nationale et d’un nouveau contrat entre les gouvernants et les citoyens. Pourtant, cinq années plus tard, le bilan demeure vivement contesté par une partie de la classe politique, de la société civile et de la diaspora.
L’exil de plusieurs responsables politiques, les tensions récurrentes avec les partis d’opposition, les restrictions visant les manifestations publiques et le rétrécissement progressif de l’espace politique ont nourri un climat de défiance qui n’a cessé de s’aggraver.
Dans ce contexte, l’inhumation de Sidya Touré à Abidjan apparaît pour ses partisans comme bien davantage qu’un choix familial. Elle devient le symbole d’une rupture historique entre le pouvoir militaire et une partie de l’élite politique nationale.
Le contraste est donc saisissant.
Un ancien Premier ministre de la République meurt à Paris. Sa dépouille ne retourne pas dans la capitale du pays qu’il a servi. Son ultime voyage s’achève dans un autre État.
Pour ses proches, cette image résume à elle seule les limites d’une transition qui promettait le rassemblement mais qui, selon ses critiques, a davantage produit l’exclusion politique que la réconciliation nationale.
Les autorités peuvent mettre en avant les réformes engagées et les ambitions affichées de la transition. Mais la dépouille de Sidya Touré hors des frontières guinéennes risque de s’imposer durablement comme l’une des images les plus marquantes de cette période.
Car au-delà des discours officiels, les symboles possèdent parfois une force que les communiqués ne parviennent pas à effacer.
Et celui-ci est particulièrement lourd de sens : un ancien Premier ministre guinéen, acteur majeur de la République, trouve finalement sa dernière demeure loin de la nation à laquelle il a consacré sa vie.
Pour nombre d’observateurs critiques du régime, cette réalité pose une question fondamentale : que vaut une refondation politique lorsqu’elle conduit certains des principaux acteurs de l’histoire nationale à vivre leurs dernières années loin de leur pays ?
Sidya Touré s’en va. Il emporte avec lui une part de l’histoire de la Guinée contemporaine.
Sa tombe, à Abidjan, restera sans doute comme un lieu de mémoire. Mais elle pourrait aussi devenir le symbole durable d’une transition militaire qui, malgré ses promesses de rassemblement, n’a jamais réussi à refermer les fractures politiques qu’elle prétendait guérir.
