Mamadi Doumbouya : Président putschiste ou démocratiquement élu? 

Par Aïssatou Chérif Baldé

Dans le langage courant, l’opposition entre un président putschiste et un président démocratiquement élu semble évidente. En science politique, la distinction est plus précise : elle repose sur la manière dont le dirigeant accède au pouvoir, la source de sa légitimité et son rapport aux institutions. Cette analyse examine ces deux formes d’accession au pouvoir, tout en rappelant qu’une élection ne garantit pas, à elle seule, le caractère démocratique de l’exercice du pouvoir.

À retenir

  • Un président putschiste accède au pouvoir par une rupture de l’ordre constitutionnel.
  • Un président démocratiquement élu tire sa légitimité initiale du suffrage populaire.
  • L’élection ne garantit pas, à elle seule, le caractère démocratique de l’exercice du pouvoir.
  • L’analyse d’un régime doit également prendre en compte l’État de droit, les contre-pouvoirs, les libertés publiques et les conditions de l’alternance.
  • La distinction entre l’accès au pouvoir et l’exercice du pouvoir constitue donc un élément central de l’analyse.

La question centrale: comment le pouvoir est-il acquis?

Un président démocratiquement élu accède à la fonction par une procédure prévue par la Constitution : élections régulières, pluralisme politique, liberté de candidature, contrôle du scrutin et acceptation des résultats. Juan Linz, figure majeure de la théorie démocratique, définit notamment la démocratie comme un système reposant sur une compétition politique libre, des élections transparentes et la possibilité réelle d’alternance.

À l’inverse, un président putschiste accède au pouvoir par un coup d’État, c’est-à-dire par la prise du contrôle de l’appareil d’État en dehors des mécanismes constitutionnels. Les bases de données scientifiques existantes et spécialisées sur les coups d’État définissent généralement ceux-ci comme des tentatives illégales de renversement de l’exécutif par des acteurs disposant d’un accès privilégié aux instruments de coercition, notamment l’armée.

Une différence d’abord juridique et institutionnelle

La différence fondamentale est donc juridique et institutionnelle : il s’agit, d’une part, d’un pouvoir qui provient du suffrage universel et, d’autre part, d’une rupture de l’ordre constitutionnel.

Deux formes de légitimité

Max Weber distinguait plusieurs formes de légitimité politique. Dans une démocratie représentative, la légitimité d’un président découle principalement de la procédure électorale. Son autorité repose sur le consentement exprimé par les citoyens selon des règles du jeu démocratiques préétablies.

Le président issu d’un putsch invoque souvent une autre source de légitimité : le salut national, les souffrances du peuple, l’injustice, la gabegie, l’impunité, la violation de la Constitution, la lutte contre la corruption ou la sauvegarde de l’État. Cette légitimité est généralement présentée comme exceptionnelle et extraconstitutionnelle.

La justification politique du coup d’État

Dans plusieurs pays, les auteurs de coups d’État ont cherché à justifier leur action en affirmant corriger une crise politique ou empêcher une dérive autoritaire. Certains chercheurs ont même étudié le concept controversé de « coup d’État démocratique », lorsqu’un coup renverse un régime non démocratique avant d’organiser des élections.

Cette notion reste discutée et ne modifie pas le fait qu’un coup d’État constitue initialement une rupture de l’ordre constitutionnel et, par conséquent, un recul démocratique.

Le rapport aux institutions

Un président démocratiquement élu est censé gouverner dans le cadre de contraintes institutionnelles : séparation des pouvoirs, contrôle parlementaire, justice indépendante, médias libres et possibilité d’alternance.

Le président putschiste tend généralement à concentrer le pouvoir pendant une période transitoire sur sa personne. Les constitutions peuvent être suspendues, les assemblées dissoutes, les violations des droits humains intensifiées et les libertés publiques ainsi que les médias soumis à des restrictions. C’est le cas, d’ailleurs, de la Guinée depuis le coup d’État du 5 septembre 2021.

Même lorsque des élections sont organisées ultérieurement, la question demeure celle des conditions de leur tenue et de leur caractère compétitif.

Les élections présidentielles du 28 décembre 2025 en Guinée, qui n’ont pas été compétitives, libres et transparentes, en sont un exemple illustratif.

Cette différence explique pourquoi les organisations internationales condamnent généralement les coups d’État, indépendamment des intentions proclamées par leurs auteurs.

Car les auteurs, à l’image de Mamadi Doumbouya, révèlent le plus souvent des attitudes antidémocratiques, répressives et autoritaires, parfois plus marquées que celles de leurs prédécesseurs.

Une nuance importante : être élu ne garantit pas d’être démocrate

La recherche contemporaine sur l’érosion démocratique a toutefois montré qu’il existe une distinction entre l’accès au pouvoir et l’exercice du pouvoir.

Steven Levitsky et Daniel Ziblatt soulignent que de nombreuses démocraties contemporaines ne disparaissent plus principalement sous l’effet de coups d’État militaires, mais par l’action de dirigeants élus qui affaiblissent progressivement les contre-pouvoirs une fois en fonction.

Et c’est ce que nous vivons en Guinée sous le régime militaire piloté par Mamadi Doumbouya qui, à travers ses déviations, son pouvoir démesuré, marqué depuis 2021 par des violences et de graves violations des droits humains, telles que les enlèvements d’opposants, de journalistes et d’acteurs de la société civile, mais qui, malgré son élection du 28 décembre 2025, continue d’imposer aux Guinéens un autoritarisme sans précédent, accepté sans véritable contestation institutionnelle.

La légitimité électorale n’est pas un blanc-seing

Autrement dit :

  • un président putschiste n’est pas démocratiquement légitime dans son accession initiale au pouvoir ;
  • un président démocratiquement élu possède une légitimité électorale initiale ;
  • mais un président élu, qu’il soit ou non issu historiquement d’un coup d’État militaire, peut ensuite adopter des pratiques autoritaires.

Les politologues identifient plusieurs signaux d’alerte : contestation des règles du jeu démocratique, délégitimation systématique de l’opposition, tolérance de la violence politique ou restriction des libertés civiles et médiatiques.

Tous ces ingrédients sont aujourd’hui réunis en Guinée et sont devenus des normes qui régissent le mode de gouvernance de Mamadi Doumbouya.

Président élu et président putschiste : les principales différences

CritèrePrésident démocratiquement éluPrésident putschiste
Mode d’accès au pouvoirÉlection conforme aux règles constitutionnellesPrise du pouvoir par rupture de l’ordre constitutionnel
Source principale de légitimitéSuffrage populaireForce, contrôle de l’appareil d’État ou justification exceptionnelle
Respect initial des institutionsOui, par définitionNon, puisqu’il les contourne ou les suspend
Reconnaissance internationaleGénéralement forteSouvent contestée ou conditionnelle
Alternance politiqueThéoriquement garantie par les électionsSouvent suspendue ou reportée
Rapport à la ConstitutionAccession prévue par celle-ciAccession en dehors de celle-ci

Ce que retient aujourd’hui la science politique

L’opposition entre un président putschiste et un président démocratiquement élu demeure pertinente, mais elle ne suffit plus à évaluer la nature d’un régime.

Les travaux récents montrent qu’une démocratie peut être affaiblie aussi bien par une rupture brutale, comme un coup d’État, que par une dégradation progressive menée par des dirigeants arrivés légalement au pouvoir.

En se référant ici aussi au cas guinéen, on voit que Mamadi Doumbouya joue parfaitement bien ses deux rôles. L’exercice de son pouvoir, devenu excessif et incontrôlable à travers son rapport très dégradant à la démocratie, confirme donc cette thèse.

Distinction entre l’accès et l’exercice du pouvoir

La distinction essentielle se situe donc à deux niveaux : la manière dont le pouvoir est conquis et la façon dont il est exercé.

Un président putschiste se caractérise d’abord par une accession inconstitutionnelle au pouvoir. Un président démocratiquement élu tire sa légitimité du vote, mais cette légitimité ne le dispense pas du respect continu des principes démocratiques fondamentaux pour favoriser la consolidation du processus de démocratisation.

Mamadi Doumbouya est-il un président putschiste ou un président démocratiquement élu ?

Dans l’analyse des régimes politiques, la distinction entre un président issu d’un coup d’État et un président démocratiquement élu ne saurait être réduite à la seule question de l’origine du pouvoir. Si le premier accède à la fonction présidentielle par une rupture de l’ordre constitutionnel, tandis que le second est censé tirer sa légitimité du suffrage populaire, l’évaluation du caractère démocratique d’un régime exige une approche plus large. Les travaux en science politique soulignent que la qualité démocratique dépend également du respect de l’État de droit, de l’existence de contre-pouvoirs effectifs, de la protection des libertés publiques et de la compétitivité du système politique. Dès lors, l’origine du pouvoir constitue un élément important de légitimité, mais elle ne suffit pas à elle seule à déterminer le degré de démocratie d’un régime.

Le débat ne devrait pas se limiter à savoir si Mamadi Doumbouya est un président putschiste ou un président élu. La question essentielle demeure donc celle-ci : le pouvoir de Mamadi Doumbouya est-il exercé dans le respect des principes démocratiques, des libertés publiques et des règles institutionnelles, ou tend-il à concentrer l’autorité au détriment des contre-pouvoirs ?

C’est souvent à ce niveau que se joue l’appréciation du caractère démocratique d’un régime.

En s’y référant, Mamadi Doumbouya ne peut donc se vanter d’être un président démocratiquement élu, ni exercer son pouvoir de façon démocratique.

Il est tout simplement le parfait autocrate dévot du système-monde.

Références

  • Juan Linz, travaux sur la démocratie, les régimes politiques et les conditions de la compétition politique.
  • Max Weber, travaux sur les différentes formes de légitimité et d’autorité politique.
  • Steven Levitsky et Daniel Ziblatt, How Democracies Die, 2018.
  • Cline Center for Advanced Social Research, Coup d’État Project, University of Illinois.
  • Harvard International Law Journal, travaux consacrés au concept de « democratic coup d’État ».

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