Quand les réseaux sociaux imposent leur agenda au pouvoir
Longtemps persuadé qu’il pouvait gouverner sur fond de musellement des voix critiques et des controverses, de fermeture de médias, de dissolution des partis politiques, le pouvoir guinéen découvre aujourd’hui une réalité nouvelle : dans l’espace numérique, le silence, la censure ne sont plus une stratégie. Face à des réseaux sociaux devenus le principal lieu de contestation et de surveillance citoyenne, l’exécutif se retrouve contraint de répondre, de justifier et de démentir presque quotidiennement.
Par Aissatou Chérif Baldé
Pendant des décennies, le contrôle de l’information a constitué l’un des principaux instruments du pouvoir en Guinée. Celui qui détenait l’État pouvait dicter également une grande partie du récit national. Les contestations existaient, mais elles étaient souvent l’œuvre des partis politiques, des syndicats, de quelques médias indépendants et de la société civile.
Cette époque semble désormais révolue.
Depuis cinq ans, les réseaux sociaux ont profondément modifié le rapport de force entre gouvernants et gouvernés. Ils ont créé un espace où l’information circule à une vitesse que les institutions guinéennes peinent à suivre, où chaque citoyen équipé d’un téléphone peut devenir producteur de contenu, témoin d’un événement ou relais d’une dénonciation. Ce bouleversement n’est pas propre à la Guinée. Mais dans un pays où la confiance envers les institutions demeure inexistante, son impact est particulièrement visible.
Aujourd’hui, l’opposition la plus active n’est plus celle qui siège dans les états-majors politiques, du moment où sur le terrain, les partis politiques ont été dissous, contraints au silence. Elle se trouve souvent sur Facebook, TikTok, X ou WhatsApp. C’est là que se construisent les débats, que naissent les polémiques et que se forgent parfois les perceptions collectives. Les réseaux sociaux sont devenus un contre-pouvoir informel, désordonné, parfois excessif, mais impossible à ignorer.
Cette évolution place le pouvoir militaire françafricain guinéen dans une position inédite. Là où il imposait autrefois son tempo, il se retrouve désormais à courir derrière l’actualité numérique. Chaque décision des autorités guinéennes est disséquée, chaque nomination commentée, chaque déplacement analysé. La communication officielle n’est plus seule à produire le récit des événements. Elle doit désormais composer avec une multitude d’acteurs capables de contester sa version des faits en temps réel.
Les conséquences sont visibles. Les démentis du pouvoir militaire, notamment du gouvernement ou encore des ministres comme Ousmane Gaoual Diallo se multiplient. Les mises au point deviennent fréquentes. Les responsables publics se sentent obligés de répondre aux accusations, aux rumeurs ou aux révélations qui, quelques années plus tôt, seraient restées l’œuvre de cercles restreints. Le pouvoir de Conakry apparaît ainsi dans une posture de réaction permanente, comme s’il avait perdu le monopole de l’initiative politique et de l’information.
Faut-il s’en inquiéter ou s’en réjouir ? Sans doute les deux.
Car les réseaux sociaux ne sont pas nécessairement synonymes de vérité. Ils favorisent autant la circulation de faits avérés que celle de manipulations, de campagnes de désinformation ou de règlements de comptes. L’émotion y prend souvent le pas sur la nuance. Le jugement précède parfois la vérification.
Mais leur émergence comme espace central du débat public traduit aussi une aspiration démocratique profonde : celle de citoyens qui refusent désormais d’être de simples spectateurs apathiques, résignés de la vie publique. Lorsque les canaux institutionnels paraissent insuffisants, censurés, étouffés dans sur fond d’une répression sans précédent, les plateformes numériques deviennent des lieux d’expression, de dénonciation et de mobilisation.
La véritable question n’est donc pas de savoir comment faire taire les réseaux sociaux,puisqu’aucun Pouvoir de ce monde n’y est durablement parvenu. La question est plutôt de comprendre pourquoi une partie croissante de la population leur accorde davantage de crédit qu’aux institutions chargées d’informer et de rendre des comptes.
Tant que cette interrogation restera sans réponse, tant que le pouvoir n’arrive pas à respecter l’aspiration au changement du peuple de Guinée, les réseaux sociaux continueront d’occuper cet espace. Et le pouvoir, quel qu’il soit, demeurera condamné à répliquer, expliquer et démentir dans une bataille permanente pour le contrôle du récit et du débat public.
