La radiation de 173 militaires des Forces armées guinéennes, officiellement motivée par des faits de « désertion », soulève de nombreuses interrogations. L’ampleur inédite de la mesure, qui touche notamment le commandant Michel Lamah, intervient dans un contexte marqué par plusieurs décisions sécuritaires sensibles et nourrit les spéculations sur de possibles tensions internes au sein de l’appareil militaire, et sur les préoccupations du pouvoir face à d’éventuelles tentatives de déstabilisation.
Par Aissatou Chérif Baldé
Dans un décret rendu public dans la soirée du lundi 24 août, le président de la transition guinéenne, Mamadi Doumbouya, a radié 173 militaires des effectifs des Forces armées guinéennes pour motif de « désertion ».
L’annonce a été faite à la télévision nationale (RTG) par le porte-parole de la présidence, le général Amara Camara. Parmi les militaires concernés figure le commandant Michel Lamah, officier des forces spéciales qui s’était fait connaître lors du coup d’État du 5 septembre 2021.
Par son ampleur, cette décision apparaît comme un fait rare dans l’histoire récente de l’armée guinéenne. Une radiation collective de cette importance soulève inévitablement des questions sur le contexte dans lequel elle intervient.
Dans plusieurs pays, les radiations massives au sein des forces armées sont souvent observées dans des périodes marquées par des tensions politiques ou des préoccupations liées à la stabilité des institutions. En Guinée, cette mesure est interprétée par certains observateurs comme le signe d’une fragilité du pouvoir militaire et d’inquiétudes concernant d’éventuelles tentatives de déstabilisation.
Cette lecture est renforcée par une autre décision récente des autorités. La semaine précédente, le magistrat Alpha Issagha Diallo avait été révoqué de ses fonctions dans une affaire présentée comme un présumé complot. Dans ce contexte, plusieurs analystes jugent peu convaincante l’explication reposant exclusivement sur des cas de « désertion » et avancent plutôt l’hypothèse d’une affaire liée à des soupçons de complot ou à des tentatives de putsch.
Selon cette analyse, la décision de Mamadi Doumbouya viserait à éloigner des éléments considérés comme potentiellement menaçants pour le régime. Elle traduirait également une volonté de renforcer le contrôle du pouvoir sur les forces de défense en écartant des militaires jugés insuffisamment loyaux.
Cette radiation met aussi en lumière de possibles fractures au sein de l’institution militaire. Pour les partisans de cette thèse, le cas de Michel Lamah revêt une dimension symbolique particulière. Officier associé au coup d’État du 5 septembre 2021, il figure désormais parmi les militaires exclus des rangs de l’armée.
Derrière cette décision, certains observateurs voient également une stratégie de réorganisation des rapports de force au sein de l’appareil sécuritaire. L’objectif serait de renforcer des unités considérées comme plus directement contrôlables par le pouvoir tout en limitant l’influence de réseaux militaires susceptibles de gagner en autonomie.
La question centrale demeure toutefois celle du profil exact des militaires radiés. Ont-ils effectivement déserté leurs postes ? Depuis combien de temps étaient-ils absents ? Appartenaient-ils à des réseaux ou à des unités liées à d’anciens responsables militaires aujourd’hui en disgrâce ? Sont-ils toujours en activité ou même en vie ?
Les réponses à ces interrogations permettraient de mieux comprendre la portée réelle de cette décision et de déterminer s’il s’agit d’une simple mesure disciplinaire ou d’une opération pouvant s’apparenter à une purge au sein des forces armées.
Car radier un tel nombre important de militaires qui seraient en vie peut constituer un danger ambulant pour le pouvoir.
Une autre hypothèse évoquée est celle d’une politique de professionnalisation et de rationalisation de l’armée. Celle-ci consisterait à retirer des effectifs considérés comme irréguliers, absents ou non opérationnels afin de disposer d’une force plus réduite mais plus efficace.
Cette explication paraît toutefois peu convaincante pour plusieurs observateurs. Quelques heures seulement après l’annonce de la radiation des 173 militaires, le ministère délégué à la Présidence chargé de la Défense nationale a en effet annoncé l’ouverture d’un concours de recrutement au sein des Forces armées guinéennes. Selon le communiqué officiel, cette initiative vise à renforcer les capacités opérationnelles de l’armée grâce à l’intégration de nouvelles compétences.
Pour ceux qui privilégient la lecture politique de cette décision inattendue de Mamadi Doumbouya , cette vaste opération de radiation répond avant tout à un impératif de sécurisation du régime militaire. Elle traduirait la volonté d’empêcher l’émergence d’unités militaires trop autonomes, trop influentes ou insuffisamment contrôlées par les autorités de transition.
Une chose apparaît certaine : cette décision marque un épisode important dans l’évolution des rapports entre le pouvoir militaire et son appareil de défense. Elle relance surtout les interrogations sur l’état réel des équilibres internes au sein de l’armée guinéenne.
Comme le résume une formule souvent utilisée dans les analyses politiques : « On ne peut pas passer d’une forme d’insouciance, de laxisme, à une forme de fébrilité paranoïaque et croire que tout est contrôlable et prévisible. »
