Par Aïssatou Chérif Baldé
Entre faux opposants, transhumants politiques et héritiers des tyrannies, une génération se forme davantage à la prédation qu’à l’engagement citoyen.
Dans la Guinée contemporaine, la jeunesse politique apparaît moins comme une force de renouvellement que comme le prolongement d’un système usé et néfaste. Nombre de ses représentants semblent avoir choisi la politique non pour transformer la société, mais pour intégrer les cercles fermés d’une élite vivant de la rente du pouvoir. Une élite qui, depuis l’indépendance, a traversé tous les régimes, prêtant allégeance à toutes les formes d’autorité, des années de la dictature de Sékou Touré jusqu’au pouvoir militaire du général Mamadi Doumbouya.
Cette jeunesse-là ne conteste pas l’ordre établi ; elle aspire souvent à en reproduire les mécanismes. À l’image de certains de leurs aînés, ses acteurs se révèlent capables de manger à tous les râteliers, de changer de camp au gré des circonstances et de transformer leurs convictions en simples accessoires de circonstance. Leur engagement ressemble moins à une vocation qu’à une stratégie d’ascension sociale. On peut à juste titre citer Dansa Kourouma, Ousmane Gaoual Diallo, Souleymane Thiaguel Diallo, Alhousseini Makanera Kaké.
Le théâtre politique guinéen récompense rarement l’intégrité morale et la compétence . Il favorise au contraire les meilleurs comédiens, les incompétents, les idiots utiles, ceux qui maîtrisent l’art du double discours et de la posture. Les candidatures observées lors des récentes consultations politiques pour meubler une perchoire qui n’en est pas une en offrent une illustration frappante.
Et derrière les discours de rupture se cachent souvent des opposants de façade, des intermédiaires politiques habiles, voire des relais plus ou moins assumés du pouvoir en place.
Dans ce jeu de dupes, la jeunesse devient un terrain de conquête et de manipulation. Les appartenances ethniques sont instrumentalisées, les fractures sociales exploitées et les calculs politiciens érigés en méthode de gouvernance et de norme. Pendant ce temps, les véritables enjeux nationaux demeurent relégués au second plan.
Ce système bénéficie également du soutien d’une armée numérique particulièrement active. Sur les réseaux sociaux, des militants transformés en propagandistes se chargent de défendre l’indéfendable, multipliant insultes, campagnes de dénigrement et d’attaques personnelles contre toute voix dissidente. Leur courage, toutefois, s’arrête souvent aux frontières du monde virtuel.
Le paradoxe est saisissant : tandis que certains prisonniers politiques paient le prix de leur engagement par la privation de liberté, leurs détracteurs prospèrent dans la fabrication d’un pouvoir autoritaire excessif et répressif.
Une question demeure alors : parmi ces opposants de circonstance, ces professionnels de la transhumance politique ou ces critiques à géométrie variable, qui serait prêt à affronter les risques que suppose un véritable engagement en faveur des libertés publiques ?
Cependant, ce phénomène dépasse les individus. Il touche à une culture politique où l’absence de mérite est trop souvent récompensée, où des fortunes douteuses se transforment en respectabilité et où certains bourreaux finissent élevés au rang de héros nationaux. Dans un tel environnement, les principes, les convictions, l’intégrité morale deviennent des handicaps et l’opportunisme, l’idiotie, l’imposture une compétence.
La crise actuelle ne saurait pourtant être réduite à la seule responsabilité du pouvoir militaire. Elle s’inscrit dans une continuité plus profonde faite de clientélisme, de clanisme, de divisions identitaires, de corruption, de répression et d’une incapacité chronique à comprendre les aspirations réelles de la population.
Dans ce contexte, les faux opposants ne constituent pas une alternative ; ils sont le produit du même système qu’ils prétendent combattre.
Un ancien adage rappelle que l’élève respecte son maître tant qu’il le considère comme un homme. Mais lorsqu’il le croit devenu un dieu, il cesse d’apprendre et finit par tout perdre. Cette réflexion éclaire le drame guinéen : les générations montantes reproduisent souvent les travers de leurs prédécesseurs parce que ceux-ci ont érigé l’absence de principes, d’intégrité morale, de compétence en modèle de réussite.
Faire de la politique devrait pourtant signifier défendre des convictions, accepter des sacrifices et placer l’intérêt général au-dessus des ambitions personnelles. Une telle conception semble aujourd’hui reléguée à la marge dans un espace public dominé par les calculs, les repositionnements et les fidélités et loyauté fluctuantes.
La Guinée se retrouve ainsi confrontée à un défi majeur : reconstruire une société avec une culture politique fondée sur la responsabilité, la cohérence et le sens de l’État. Car un pays où les maîtres enseignent la ruse plutôt que l’exemplarité finit inévitablement par produire des élèves qui excellent dans l’art de la perfidie.
Le chantier est immense. La Guinée a plus que jamais du pain sur la planche.
