Guinée : quand les violences sexuelles prospèrent sous le poids du silence et de l’impunité. 

Par Aïssatou Chérif Baldé

Chaque statistique cache un visage. Chaque dossier oublié renferme une vie bouleversée. En Guinée, les violences sexuelles continuent de frapper des femmes et des fillettes dans un silence souvent assourdissant. Malgré quelques avancées législatives, l’impunité, la peur et les inégalités devant la justice continuent d’alimenter un phénomène dont l’ampleur réelle demeure largement méconnue.


Un fléau qui détruit en silence

Il y a des crimes qui laissent des cicatrices visibles. D’autres détruisent en silence. Les violences sexuelles appartiennent à cette seconde catégorie. Elles volent l’enfance, brisent des trajectoires et marquent les victimes pour le reste de leur existence. Pourtant, en Guinée, elles continuent de se produire avec une régularité inquiétante.

Le plus troublant n’est pas seulement la fréquence de ces violences. C’est aussi l’impression persistante qu’elles peuvent être commises sans véritable conséquence lorsque leurs auteurs appartiennent à certaines sphères de pouvoir ou de la classe des privilégiés. Nombreux sont les Guinéens qui observent avec amertume des affaires qui peinent à aboutir alors même que les accusations sont graves. Le cas de Boubah Sampil, ancien président de la Fédération guinéenne de football, accusé de violences sexuelles mais demeuré libre, revient régulièrement dans les débats comme le symbole d’une justice perçue comme injuste.

Or les violences sexuelles ne concernent pas uniquement les victimes directes. Elles fragilisent l’ensemble de la société. Elles affectent la santé, la sécurité, la confiance dans les institutions et, à terme, la stabilité économique et sociale d’un pays. Une nation qui échoue à protéger ses femmes et ses enfants compromet une partie de son propre avenir.


Une justice perçue comme injuste

Depuis le putsch du 5 septembre 2021, beaucoup dénoncent une gouvernance devenue plus déshumanisante, plus autoritaire et plus brutale. Dans ce contexte, la capacité de l’État à mettre en lumière les violences sexuelles et à protéger efficacement les victimes suscite de nombreuses interrogations.

Lorsqu’un adolescent comme Mamadou Madiou Bah peut être emprisonné pour des faits présumés de fraude lors des examens, et finir comme un cadavre, certains s’interrogent sur l’hiérarchie réelle des priorités judiciaires du pays.

Cette perception nourrit un sentiment de plus en plus répandu, celui d’une justice qui se montre inflexible avec les plus faibles, mais bien plus indulgente avec les puissants. Les pauvres, les démunis et les exclus du système semblent souvent supporter le poids d’une rigueur dont d’autres paraissent être protégés par la même Justice.

Plus grave encore, certaines femmes qui dénoncent des abus ou des dérives disent se heurter à l’intimidation, à la peur ou à la répression. Dans ces conditions, parler devient un acte de courage. Porter plainte relève parfois du parcours du combattant.


Une avancée juridique importante, mais insuffisante

Pourtant, tout n’est pas figé. Cette année, l’abolition du délai de prescription pour le viol sur mineur dans le Code de procédure pénale a constitué une avancée majeure et d’ailleurs historique. Désormais, les victimes pourront saisir la justice à tout moment de leur vie. Cette réforme représente un signal fort et une reconnaissance tardive mais essentielle dans la lutte contre les traumatismes liés aux violences sexuelles.

Mais une loi, aussi importante soit-elle, ne suffit pas à elle seule à changer un phénomène social profondément enraciné.

Le viol demeure en Guinée un fléau structurel. Derrière les chiffres officiels se cache une réalité beaucoup plus vaste. Les cas déclarés ne représentent qu’une partie du phénomène. La peur de la stigmatisation, les pressions familiales, le manque de confiance envers les institutions ou encore les difficultés d’accès à la justice conduisent de nombreuses victimes à se taire.

Déjà en 2021, une pétition d’Amnesty International faisait état de plus de 500 plaintes pour viol enregistrées dans le pays. Le récent viol collectif d’une mineure à Beyla rappelle avec brutalité que ces chiffres ne sont probablement que la partie visible de l’iceberg.

Le nombre réel de victimes est certainement plus élevé. Et parmi elles, les mineures occupent une place tragiquement importante.

Quant aux violences sexuelles susceptibles d’être commises contre certaines détenues de droit commun par des gardes pénitentiaires, elles demeurent largement absentes des statistiques et du débat public.


Au-delà des lois, une mobilisation de toute la société

Face à une telle situation, il serait illusoire de croire que la réponse peut être uniquement juridique. Les textes de lois sont certes nécessaires, mais ils ne sont qu’un point de départ.

La lutte contre les violences sexuelles exige un travail de prévention permanent. Elle passe par l’éducation dès le plus jeune âge. Elle suppose une réponse judiciaire rapide et efficace. Elle nécessite également un accompagnement global des victimes, qu’il soit médical, psychologique, social ou juridique.

Elle impose surtout de s’attaquer aux racines du problème : les stéréotypes de genre, les rapports de domination et cette culture du viol qui banalise encore trop souvent les agressions sexuelles ou cherche à les justifier.

Une société qui minimise les violences sexuelles finit toujours par en payer le prix. Les victimes ont besoin d’être écoutées, protégées et accompagnées. Les agresseurs doivent être poursuivis et sanctionnés avec la plus grande fermeté.

À défaut, les violences sexuelles continueront de s’insinuer dans le tissu social comme un poison lent. Un poison qui détruit des vies individuelles, fragilise les familles et abîme durablement l’avenir collectif.

Source

Amnesty International, pétition : « Dénoncez les viols et violences sexuelles en Guinée »

Amnesty International France – Dénoncez les viols et violences sexuelles en Guinée

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