Par Aïssatou Chérif Baldé
Personnage sulfureux de la Françafrique, intermédiaire autoproclamé des réseaux d’influence entre Paris et plusieurs capitales africaines, Robert Bourgi semble avoir trouvé un nouveau terrain d’expression : la Guinée de Mamadi Doumbouya. Multipliant les attaques contre le président Alpha Condé dans certains médias guinéens, l’avocat franco-sénégalais apparaît comme l’un des nouveaux visages d’une influence étrangère que beaucoup pensaient révolue. Une présence qui interroge autant sur ses ambitions que sur le rôle de certains médias devenus, selon leurs détracteurs, les relais du pouvoir militaire.
Il est l’une des incarnations les plus controversées de la Françafrique. Pendant des décennies, Robert Bourgi a navigué dans les couloirs obscurs du pouvoir, entre chefs d’État africains, présidents français et opérations menées loin des regards de l’opinion publique. Aujourd’hui, celui que l’on surnomme depuis longtemps le « porteur de valises » semble vouloir déposer ses bagages à Conakry.
L’avocat franco-sénégalais, héritier politique revendiqué de Jacques Foccart, architecte des réseaux africains de l’Élysée sous le général de Gaulle, multiplie les apparitions médiatiques en Guinée. Et son objectif paraît de moins en moins dissimulé : s’imposer comme un interlocuteur privilégié entre le régime de Mamadi Doumbouya et certains cercles d’influence français.
Pour y parvenir, Robert Bourgi a choisi une cible familière : Alpha Condé.
Dans plusieurs interventions médiatiques relayées par des organes de presse réputés proches de la junte, l’ancien conseiller officieux des présidents africains s’est livré à de virulentes attaques contre l’ex-chef de l’État guinéen.
Un exercice auquel il est habitué. Car Robert Bourgi n’est pas seulement connu pour ses réseaux ; il l’est aussi pour ses règlements de comptes publics, ses déclarations fracassantes et sa capacité à se retourner contre ceux qu’il fréquentait hier encore.
En 2011, il avait provoqué un séisme politique en affirmant avoir transporté pendant des années des mallettes d’argent liquide provenant de plusieurs présidents africains à destination de responsables politiques français. Des révélations spectaculaires qui avaient renforcé son image d’homme des secrets, des arrangements et des coulisses du pouvoir.
Mais derrière cette image d’influenceur politique se cache également un parcours jalonné de controverses judiciaires.
En 2012, la justice française le condamne pour diffamation après des accusations non fondées visant Jean-Marie Le Pen. Quelques années plus tard, son nom refait surface dans l’affaire des costumes offerts à François Fillon. Reconnu comme le donateur de vêtements de luxe dont la révélation avait lourdement pesé sur la campagne présidentielle du candidat de la droite française, il sera condamné pour des infractions liées au financement politique.
En 2019, il fait également l’objet d’une sanction disciplinaire de l’ordre des avocats à la suite de propos jugés excessifs dans l’espace médiatique, envers François Fillon.
C’est donc cet homme, au parcours marqué par les polémiques, que certains médias guinéens déroulent aujourd’hui le tapis rouge. Une situation qui soulève une question simple : qu’apporte réellement Robert Bourgi au débat public guinéen ?
Car difficile de croire que sa présence médiatique répétée relève d’un simple intérêt pour l’actualité du pays. Pour nombre d’observateurs, elle s’inscrit plutôt dans une stratégie de repositionnement auprès des nouvelles autorités de Conakry, dans l’espoir de retrouver une influence que les mutations politiques du continent avaient progressivement réduite.
Plus inquiétant encore est le rôle joué par certains médias qui lui servent de caisse de résonance. En lui offrant une tribune essentiellement consacrée aux attaques contre un ancien président guinéen, ces organes de presse donnent parfois l’impression d’avoir renoncé à leur mission d’information pour se transformer en instruments de communication politique.
Pourtant, dans une démocratie comme dans une transition, la presse est censée questionner le pouvoir, pas lui servir de porte-voix. Or, une partie du paysage médiatique guinéen semble avoir choisi son camp, préférant les logiques d’allégeance aux exigences d’indépendance.
Le contraste est saisissant. Peut-on imaginer un média français inviter régulièrement un ressortissant étranger notamment guinéen, dans le seul but de dénigrer un ancien président de la République française ? La question mérite d’être posée.
Au-delà du cas Robert Bourgi, cette séquence révèle surtout les fragilités du débat public guinéen. Entre proximité avec le pouvoir, intérêts financiers et dérives éditoriales, certains médias paraissent s’éloigner de leur rôle fondamental : informer les citoyens avec rigueur, objectivité, équité, équilibre et indépendance.
Quant aux autorités militaires, elles auraient peut-être intérêt à se méfier de ceux qui arrivent toujours au plus près du pouvoir, quelle que soit l’époque ou le régime. Car dans l’univers de la Françafrique, de certains médias guinéens, les fidélités sont souvent temporaires. Les intérêts, eux, le sont beaucoup moins.
