Edito-Guinée : Mamadi Doumbouya du rêve au désenchantement.

Par Aïssatou Chérif Baldé 

Loin de rompre avec les pratiques héritées du passé, le régime semble avoir renforcé un système néopatrimonial fondé sur une personnalisation extrême du pouvoir, sur des réseaux de clientèle et de patronage, ainsi que sur une répartition contestée des ressources publiques.

Dans ces conditions, l’espoir immense né le 5 septembre 2021 apparaît aujourd’hui profondément altéré. La promesse de refondation nationale s’est progressivement transformée en continuité politique. Et l’homme qui incarnait autrefois l’espérance du changement risque de demeurer, dans la mémoire collective, comme le symbole d’une occasion historique manquée.

Le 5 septembre 2021 avait suscité un immense espoir en Guinée. Après des décennies de crises politiques, d’instabilité chronique et de pauvreté persistante dans un pays pourtant doté de ressources considérables, beaucoup voyaient dans l’arrivée au pouvoir du colonel Mamadi Doumbouya l’amorce d’une rupture historique. Quatre ans plus tard, le récit du libérateur s’est progressivement effondré, laissant place à une gouvernance marquée par la personnalisation du pouvoir, le clientélisme et la continuité de pratiques que le coup d’État prétendait précisément combattre.

De l’espoir populaire à la désillusion

Au lendemain du putsch militaire du 5 septembre 2021, une large partie des Guinéens voulait croire à l’ouverture d’une nouvelle ère. Dans un pays éprouvé par des années d’incertitudes politiques, d’injustices sociales, Mamadi Doumbouya apparaissait comme l’homme providentiel, celui qui allait enfin rompre avec les pratiques d’un système à bout de souffle.

Quatre années passées à la tête de l’État guinéen dressent pourtant un constat sévère. Celui d’un dirigeant qui, loin d’incarner la rupture promise, semble désormais condamné à représenter une profonde déception politique. Une déception qui, pour beaucoup, paraît aujourd’hui programmée.

Le piège du cercle restreint 

Pris dans l’influence de son cercle restreint accusé par ses détracteurs d’entretenir un système de gouvernance fondé sur le pillage, Mamadi Doumbouya semble avoir progressivement abandonné l’ambition réformatrice qui avait nourri les espoirs populaires.

Autour de lui gravitent des personnalités telles qu’Amara Camara, Sidiki Camara, Balla Samoura, Dansa Kourouma, Djiba Diakité ou encore Billy Condé. Aux yeux de nombreux observateurs critiques, ces hommes incarnent moins le renouveau que la reproduction de mécanismes anciens : loyautés personnelles, calculs politiques, réflexes de conservation du pouvoir et absence de vision transformatrice.

Ainsi, celui qui fut célébré comme un héros national apparaît désormais, pour une partie croissante de l’opinion, comme le prisonnier d’un système qu’il prétendait démanteler.

Le renoncement à l’héroïsme politique

Le libérateur autoproclamé du 5 septembre semble avoir choisi la cohabitation avec les mêmes fatalités qui entravent depuis des décennies le développement du pays.

Guidé par des hommes forts de son entourage, parmi lesquels Amara Camara, Balla Samoura, Sidiki Camara, dit « Idi Amin », ou encore Moriba Keïta, dit « Kilo » pour ne citer que ceux-là, le chef de la junte s’est éloigné de l’aspiration profonde au changement voulue par les Guinéens. 

L’ancien légionnaire français donne aujourd’hui l’image d’un dirigeant enfermé dans une représentation du pouvoir qu’ il ne maîtrise plus totalement. Le héros que certains voyaient en lui semble s’être dissipé, emporté par des choix politiques qui ont favorisé l’entourage, les intérêts particuliers et les calculs de circonstance au détriment de la promesse de transformation nationale.

Le pouvoir des pires

Mamadi Doumbouya paraît désormais avoir endossé un costume familier dans l’histoire politique du continent : celui du dirigeant progressivement absorbé par les mécanismes malsains du pouvoir qu’il dénonçait hier.

Un pouvoir marqué par le cynisme, l’arrogance, l’indifférence, la démagogie, la corruption, les crimes politiques et l’incompétence. Un système qui s’apparente de plus en plus à une kakistocratie, ce pouvoir des pires et des plus opportunistes.

Le chef du CNRD ne semble plus animé par la volonté de construire un grand récit national. Le changement pourtant réclamé avec constance par une population en quête de perspectives, a laissé place à un régime essentiellement préoccupé par la préservation du pouvoir.

Dès lors, une question fondamentale s’impose : à quoi sert un coup d’État militaire lorsqu’il conduit à reproduire les mêmes pratiques que celles qu’il prétendait combattre ?

Autoritarisme, clientélisme et continuités du système

La gouvernance du CNRD apparaît aujourd’hui structurée autour d’un paradigme autoritaire et patrimonial. Les critiques portent notamment sur les atteintes aux libertés publiques, les violations graves des droits humains, le clientélisme systématique, la corruption et la mauvaise gestion des ressources de l’État.

De la petite corruption administrative aux soupçons touchant certains hauts responsables du régime et du gouvernement dirigé par Amadou Oury Bah, c’est l’ensemble du système de gouvernance qui se retrouve mis en cause.

Les manquements observés dans le cadre de la gestion de la chose publique(détournement des deniers publics)  illustrent également cette situation. Le retour visible des immondices dans plusieurs quartiers de Conakry, malgré les sommes considérables officiellement consacrées à l’assainissement urbain, nourrit les interrogations sur l’efficacité réelle de l’action publique et sur l’utilisation des ressources mobilisées.

Pendant que la capitale s’enfonce à nouveau dans ces immondices et ordures, le pouvoir paraît souvent éloigné des préoccupations quotidiennes des citoyens. 

La consolidation d’un système néopatrimonial

Au terme de ces quatre années, le principal reproche adressé à Mamadi Doumbouya est peut-être d’avoir choisi de consolider un système néopatrimonial agonisant plutôt que de procéder à transformation. 

Loin de rompre avec les pratiques héritées du passé, le régime semble avoir renforcé un système néopatrimonial fondé sur une personnalisation extrême du pouvoir, sur des réseaux de clientèle et de patronage, ainsi que sur une répartition inéquitable des ressources publiques.

Dans ces conditions, l’espoir immense né le 5 septembre 2021 apparaît aujourd’hui profondément altéré. La promesse de refondation nationale s’est progressivement transformée en continuité politique d’un système politique économique défaillant. Et l’homme qui incarnait autrefois l’espoir du changement va demeurer, dans la mémoire collective, comme le symbole d’une occasion historique manquée.

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