Par Alpha Issagha Diallo
Dans un climat où la parole publique semble de plus en plus surveillée, une simple phrase prononcée avec ironie peut parfois en dire davantage qu’un long discours. À Labé, lors d’un débat municipal organisé par la Radio BTA, l’ancien préfet Safioulaye Bah a livré, avec finesse et sarcasme, une réflexion qui résonne bien au-delà de l’arène politique locale.
Pour une fois, j’ai suivi une intervention de l’ancien préfet de Labé dont je suis sorti entièrement satisfait. Au point de me demander si le grand frère n’était pas, subtilement, en train de régler quelques comptes avec son époque.
C’était à l’occasion du débat des candidats à la mairie de Labé organisé par la Radio BTA. Il convient d’abord de saluer la direction de cette radio ainsi que son animateur pour la qualité de l’initiative et l’excellence de la modération. À une époque où le débat public tend parfois à se résumer aux slogans et aux invectives, offrir aux citoyens un véritable espace de confrontation des idées constitue un service précieux rendu à la démocratie locale.
Les félicitations vont également aux trois candidats qui ont accepté de se prêter à cet exercice. On ne peut prétendre administrer une commune aussi importante que Labé sans être capable d’exposer une vision, de défendre un programme et d’assumer le regard critique des électeurs. Il est d’ailleurs rassurant de constater que la ville peut compter sur des candidats compétents, sereins, sans complexe et manifestement riches d’expériences comme de propositions.
Mais l’intervention qui a le plus retenu l’attention reste celle de M. Safioulaye Bah. Avec calme et assurance, il a rappelé une vérité souvent passée sous silence : Labé n’avait pas voté pour le RPG, mais cela n’avait pas empêché le financement de plusieurs projets de développement dans la commune. Il a également évoqué certains acquis de la gouvernance d’Alpha Condé en faveur des collectivités locales, notamment le mécanisme de redistribution d’une partie des revenus miniers aux collectivités, permettant aux communes de bénéficier directement des richesses extraites de leur sous-sol — un dispositif aujourd’hui supprimé.
Cependant, au-delà du contenu de ses arguments, c’est surtout la manière qui a marqué les esprits. Avec un sourire presque malicieux et un sarcasme qu’on ne lui connaissait pas toujours, il a lâché cette phrase appelée à rester dans les mémoires :
« Il y a beaucoup de choses à dire, mais je me tais là-dessus parce que je n’ai pas envie de disparaître… »
Tout était dit.
Ni discours enflammé, ni accusation directe, encore moins une dénonciation théâtrale. Juste une phrase. Une seule. Suffisamment légère pour faire sourire, mais assez lourde pour faire réfléchir.
Le grand frère sait pourtant que je ne figure pas parmi ses admirateurs habituels. Mais il arrive que la vérité impose de rendre hommage là où elle s’exprime avec justesse. S’il fallait noter cette intervention, elle mériterait sans hésitation un 21 sur 20, avec la mention : « Élève dépassant parfois son maître ».
En une formule, M. Safioulaye Bah a réussi ce que de longues déclarations peinent désormais à accomplir : rappeler avec élégance qu’un pays où les citoyens craignent de parler librement est un pays qui doit s’interroger sur lui-même.
Cette sortie, à la fois sarcastique, subtile et remarquablement maîtrisée, restera sans doute comme l’un des moments les plus forts de ce débat. Car parfois, dans certains contextes, le sarcasme cesse d’être une simple figure de style pour devenir un véritable acte de courage.
