Chronique d’Aïssatou Chérif Baldé
En Guinée, une inquiétude grandissante traverse une partie de l’opinion publique : celle de voir les discours de haine à caractère ethnique se banaliser dans l’espace public, sans susciter de réaction des autorités militaires à la hauteur des enjeux. Au cœur des préoccupations figure la multiplication des propos stigmatisants visant la communauté peule, dans un contexte où la justice est accusée de faire preuve d’un silence troublant.
Depuis plusieurs jours, les réseaux sociaux servent de caisse de résonance à des messages ethnicistes et xénophobes relayés par certains individus se présentant comme les défenseurs des populations dites autochtones de la Moyenne-Guinée face à la communauté Fulbhè. Pour de nombreux observateurs, ce phénomène n’a rien de nouveau, car plusieurs de ces acteurs étaient déjà associés à des discours similaires dans le passé. Pourtant, ils continuent d’occuper l’espace public sans être véritablement inquiétés.
Cette situation nourrit un sentiment de malaise. Aux yeux de nombreux citoyens, il semble désormais possible d’attiser les tensions communautaires, d’opposer les Guinéens entre eux et de propager des messages de haine sans craindre de poursuites judiciaires. Les auteurs de discours anti-peuls bénéficient de protections au sein du pouvoir, poursuivent leurs activités à travers la Moyenne-Guinée et contre les Fulbhès sans faire l’objet de mesures visibles de la junte militaire prompt à faire disparaître tous ceux qui osent lever le doigt contre leur pouvoir de démesure.
Face à cette réalité, l’absence de réaction de la justice guinéenne et de la Coordination Halpulaar de Guinée suscite incompréhension et frustration. Beaucoup s’interrogent sur les raisons de ce silence alors que l’unité nationale et la cohésion sociale semblent directement menacées.
Les critiques visent particulièrement l’institution judiciaire dirigée par Ibrahima Sory II Tounkara. Celle-ci est accusée de fermer les yeux sur des comportements jugés dangereux pour la stabilité du pays. Pour beaucoup de citoyens, elle peine à incarner les principes d’équité, d’impartialité et de justice qui fondent un véritable État de droit.
Le décalage entre les missions assignées à la justice et la perception qu’en ont de nombreux citoyens apparaît de plus en plus marqué. Certains dénoncent une institution incapable de garantir pleinement la présomption d’innocence ou de mener des enquêtes rigoureuses avant d’engager des procédures susceptibles d’affecter durablement la vie des personnes concernées à l’image des nombreux opposants portés disparus aujourd’hui.
Dans le même temps, plusieurs observateurs estiment que des soutiens du régime, certains responsables politiques, chefs d’entreprises, médias et journalistes proches du pouvoir bénéficieraient d’une forme d’impunité lorsqu’ils tiennent ou relaient des discours jugés discriminatoires ou porteurs de divisions.
Pour les critiques du régime, cette dynamique risque d’installer progressivement une logique où la force supplante le droit, au détriment des principes fondamentaux de la démocratie et de la justice.
Le contraste est d’autant plus frappant que les autorités démontrent régulièrement leur capacité à agir avec célérité lorsqu’il s’agit d’interpeller des opposants ou de poursuivre certains acteurs politiques. Cette réactivité, largement observée dans d’autres dossiers, semble faire défaut lorsqu’il est question des auteurs présumés de discours de haine.
Ce sentiment de traitement différencié alimente aujourd’hui un profond désenchantement au sein d’une partie de la population. Beaucoup considèrent que les droits fondamentaux et les principes de justice continuent d’être bafoués par des responsables perçus comme intouchables. Des personnalités telles qu’Amara Camara, Djiba Diakité ou Balla Samoura sont régulièrement citées par les opposants au pouvoir comme symboles d’un système qu’ils jugent marqué par l’impunité et la mauvaise gouvernance.
Dans ce contexte, le discours prononcé par le général Mamadi Doumbouya le 5 septembre 2021, lors de sa prise du pouvoir, revient souvent dans les débats. À l’époque, il promettait le respect de l’État de droit, la protection des libertés et la promotion des droits humains. Aujourd’hui, pour nombre de personnes, ces engagements apparaissent largement inaboutis.
On constate que ces principes serviraient davantage à préserver l’image du régime sur la scène internationale qu’à impulser une transformation réelle de la gouvernance nationale.
Une fois de plus, la Guinée se retrouve ainsi confrontée aux désillusions suscitées par un pouvoir militaire qui s’est éloigné progressivement des promesses formulées lors de son accession à la tête de l’État, pour reproduire les mêmes pratiques qu’il s’était engagé à combattre.
Par Aïssatou Chérif Baldé
