Par Aboubacar Tely BARRY
Dans une vidéo publiée sur TikTok et Facebook, le journaliste d’investigation français Romain Molina livre un réquisitoire sévère contre la gestion du football guinéen. Fraudes sur l’âge, soupçons de détournement de fonds, gouvernance contestée et retour de responsables suspendus : il décrit un système profondément dysfonctionnel qui compromet le développement d’un football pourtant riche en potentiel.
Un potentiel immense, mais constamment freiné
Pour Romain Molina, la Guinée représente l’un des plus grands paradoxes du football africain. Le journaliste, connu pour ses enquêtes sur les dérives du sport mondial, affirme qu’il s’agit du « cas le plus désespérant » qu’il ait observé au cours de sa carrière, devant des pays comme Djibouti, le Sénégal, la Colombie, le Laos ou même la France.
Selon lui, la Guinée dispose pourtant de nombreux atouts : une démographie importante, une histoire footballistique reconnue et un vivier de talents capable de nourrir des ambitions légitimes, aussi bien chez les sélections nationales que dans les compétitions de clubs. Mais ce potentiel serait systématiquement compromis par une mauvaise gouvernance.
250 millions de dollars pour deux stades : des interrogations persistantes
Parmi les dossiers évoqués, celui de la rénovation des infrastructures sportives occupe une place centrale. Romain Molina s’interroge sur le coût annoncé de près de 250 millions de dollars consacré à la réhabilitation de deux stades, notamment le stade du 28 septembre et celui de Nongo.
Le journaliste évoque des soupçons liés à des appels d’offres irréguliers et parle désormais de possibles détournements de fonds à grande échelle. Il affirme que les autorités guinéennes auraient elles-mêmes demandé des explications sur l’utilisation de ces ressources, alors que des rapports étaient attendus pour faire la lumière sur le dossier.
Une Fédération en crise permanente
Sur le plan institutionnel, le constat dressé est tout aussi préoccupant. Molina rappelle que le comité exécutif de la Fédération Guinéenne de Football (FGF) avait été dissous faute d’un nombre suffisant de membres pour assurer son fonctionnement.
L’arrivée d’une nouvelle équipe dirigeante n’aurait pas permis d’améliorer la situation. Au contraire, le journaliste estime que les difficultés se sont accentuées, alimentant un climat d’instabilité au sein de l’instance dirigeante du football national.
Fraudes sur l’âge : sept années de blocage chez les U17
L’une des critiques les plus sévères concerne les sélections de jeunes.
Romain Molina revient sur la CAN U17 de 2019, au terme de laquelle la Guinée avait atteint la finale avant d’être sanctionnée à la suite d’une plainte du Sénégal. Les enquêtes avaient alors confirmé des irrégularités liées à l’âge de plusieurs joueurs, entraînant des sanctions et une suspension pour les compétitions suivantes.
Selon lui, des cas similaires auraient été constatés à nouveau en 2024 lors des qualifications régionales de la catégorie U17. Résultat : la Guinée serait privée de participation aux qualifications continentales depuis plusieurs années.
Le journaliste estime que le même scénario est en train de se reproduire à l’approche des prochaines échéances prévues en septembre 2026.
Une présélection controversée
Toujours selon Molina, la pré-liste constituée pour préparer ces compétitions comprendrait plusieurs membres d’encadrement dont les situations disciplinaires suscitent des interrogations.
Il cite notamment le cas d’un entraîneur précédemment suspendu à titre provisoire dans une affaire de harcèlement sur mineur liée au centre technique de Nongo. Une structure qui impliquait la FIFA, l’Agence Française de Développement et la Fédération guinéenne.
L’un des encadreurs retenu dans le groupe serait, selon lui, dépourvu des diplômes requis et sous le coup d’une suspension après une agression physique présumée sur une arbitre. Molina affirme également que ce dernier était déjà associé à des dossiers de fraude sur l’âge dans le football scolaire.
Les tests d’âge osseux relancent la polémique
Le point le plus alarmant de son intervention concerne les résultats d’un contrôle médical effectué récemment sur la présélection nationale U17.
D’après les informations avancées par le journaliste, un médecin mandaté par la Confédération africaine de football (CAF) aurait procédé à des tests d’âge osseux sur 38 joueurs présélectionnés.
Les résultats seraient particulièrement préoccupants : seuls douze joueurs auraient été déclarés conformes aux critères d’âge, tandis que vingt-deux auraient échoué aux tests. Quatre autres dossiers resteraient en attente de vérification. Molina affirme également qu’aucun gardien de but n’aurait été déclaré éligible.
Il accuse par ailleurs certains responsables fédéraux d’avoir tenté de garder ces résultats confidentiels afin d’éviter un nouveau scandale.
Un système fondé sur le clientélisme et la corruption
Au-delà des cas individuels, Romain Molina estime que ces affaires révèlent l’existence d’un système profondément enraciné.
Selon lui, les trafics d’âge continuent d’exister à grande échelle dans le football guinéen. Il dénonce également le retour régulier de responsables suspendus ou mis en cause dans différentes affaires disciplinaires, malgré les enquêtes ouvertes à leur encontre.
Le journaliste pointe du doigt ce qu’il considère comme un réseau de clientélisme et de corruption qui freine durablement le développement du football national.
Qui paie le prix de cette crise ?
Dans sa conclusion, Romain Molina s’interroge sur le rôle des institutions censées encadrer et contrôler le football guinéen. Il critique aussi bien l’attitude de la FIFA que celle des autorités nationales, qu’il juge moins fermes face aux dérives dénoncées.
Au final, estime-t-il , les premières victimes restent les joueurs, les éducateurs intègres et les millions de supporters guinéens. Un constat d’autant plus amer que la Guinée dispose, selon lui, de tous les ingrédients nécessaires pour devenir une référence du football africain. Cependant, tant que les problèmes de gouvernance ne seront pas résolus, ce potentiel risque de demeurer inexploité.
