Guinée : Peut-on célébrer une indépendance mal gérée ?

Par Aïssatou Chérif Baldé

Le 2 octobre 1958, la Guinée devenait le premier territoire d’Afrique francophone à rejeter l’impérialisme français et les accords coloniaux, et à choisir ainsi l’indépendance. Soixante-huit ans plus tard, cette conquête historique conserve une force symbolique intacte. Mais derrière la célébration nationale revient une interrogation plus dérangeante : qu’a réellement produit cette souveraineté pour les millions de Guinéens qui continuent de vivre dans la pauvreté malgré l’immensité des richesses du pays?

En effet, le 2 octobre occupe une place particulière dans l’histoire politique africaine. Ce jour-là, la Guinée rompait avec le joug du colonialisme et affirmait sa volonté de tracer seule son destin. Ce choix audacieux, qui a coûté la vie à plusieurs personnes et qui a été effectué dans un contexte de fortes pressions politiques et économiques, a longtemps nourri la fierté nationale et inspiré d’autres mouvements d’émancipation sur le continent.

Mais une indépendance ne se mesure pas seulement à l’acte qui la fonde. Elle se juge aussi à sa capacité à transformer durablement les conditions de vie des citoyens.

C’est précisément sur ce terrain que le bilan guinéen continue de susciter le débat.

Soixante-huit ans après l’indépendance, le pays demeure confronté à des difficultés structurelles qui ont marqué les différents régimes et générations. Les changements de régimes n’ont cependant pas permis de rompre avec des pratiques souvent dénoncées : la personnalisation excessive du pouvoir, la corruption, le clientélisme politique, l’instrumentalisation des appartenances communautaires et la faible redevabilité des dirigeants.

Le paradoxe guinéen est connu. Le pays figure parmi les plus riches du continent en ressources minières. La bauxite, dont la Guinée possède certaines des plus importantes réserves mondiales, représente une source considérable de revenus. Le gigantesque projet de Simandou est régulièrement présenté comme l’un des plus importants projets miniers africains de notre ère.

Pourtant, cette abondance ne s’est jamais traduite par une amélioration nette et progressive des conditions de vie de la population. Les indicateurs sociaux restent fragiles. L’accès à l’emploi, aux services publics, à l’électricité, aux infrastructures ou encore à une alimentation suffisante demeure un défi pour une grande partie des citoyens.

Cette contradiction alimente depuis longtemps un sentiment de dépossession du peuple de son indépendance. Car comment expliquer qu’un pays aussi riche produise autant de pauvreté ? Et comment comprendre que l’exploitation intensive des ressources naturelles coexiste avec une précarité persistante ?

Ces interrogations ont retrouvé une acuité particulière depuis le coup d’État du 5 septembre 2021.

L’arrivée au pouvoir du Comité national du rassemblement pour le développement (CNRD), dirigé par l’ancien légionnaire français Mamadi Doumbouya, dévot de la Françafrique qui, en cinq ans, a ramené lentement la Guinée dans le giron du système d’asservissement dénommé la Françafrique, avait suscité un espoir de rupture.

Car après des années de tensions politiques, une partie de l’opinion publique voyait dans cette transition l’occasion de refonder les institutions et d’assainir la gouvernance.

Or, au fur et à mesure que les années passent, le discours de la refondation peine à convaincre une partie des observateurs et des acteurs politiques. Les restrictions des libertés publiques, les accusations de violations graves des droits humains, les tensions avec l’opposition ainsi que les incertitudes entourant le calendrier politique entretiennent le scepticisme.

La question centrale autour de la finalité du régime militaire guinéen est désormais connue. Après l’enterrement de la transition politique, le régime militaire guinéen ne compte plus réellement renforcer les acquis démocratiques ; il est plutôt dans une démarche visant à reproduire toutes les pratiques odieuses qui ont historiquement affaibli l’État guinéen ?

Cette situation dépasse le seul cadre institutionnel. Elle renvoie à la définition même de l’indépendance.

Peut-on considérer qu’un peuple est pleinement souverain lorsque sa sécurité alimentaire reste fragile ? Lorsqu’une part importante de sa jeunesse considère l’émigration comme l’unique horizon ? Lorsque les richesses nationales semblent davantage bénéficier à des groupes privilégiés qu’à l’ensemble de la collectivité ?

Pour de nombreuses voix critiques du système politique guinéen, l’indépendance est devenue au fil du temps juste un instrument juridique au service d’un groupuscule aux idéologies grotesques et démagogiques. Le drapeau, l’hymne national et les institutions nationales font partie du décor de ces groupuscules. Alors que la souveraineté économique, sociale et même culturelle demeure inachevée.

À cette réalité s’ajoute une autre préoccupation : la dépendance persistante vis-à-vis des partenaires extérieurs, animés par une idéologie paternaliste et infantilisante. Les financements internationaux, l’influence des grandes puissances et le poids des multinationales dans les secteurs stratégiques nourrissent le sentiment que les principaux leviers du développement échappent encore largement au contrôle national.

Enfin, le véritable enjeu n’est donc pas de savoir si l’indépendance doit être célébrée. Le 2 octobre 1958 demeure un moment fondateur de l’histoire africaine et l’un des actes politiques les plus audacieux du XXe siècle sur le continent. La question est plutôt de savoir ce que la Guinée a fait de cet héritage.

Car une indépendance qui ne garantit ni la sécurité alimentaire, ni l’accès à des services publics de qualité, ni la protection des libertés fondamentales finit par perdre une partie de sa substance. La souveraineté ne se mesure pas seulement à l’existence d’institutions nationales fragiles. Elle se mesure à la capacité d’un État à répondre aux besoins de sa population et à mettre ses ressources au service de l’intérêt général.

À cet égard, le bilan interpelle. Malgré ses immenses réserves minières, son potentiel agricole et sa position stratégique en Afrique de l’Ouest, la Guinée demeure confrontée à des déficits structurels qui limitent les perspectives de développement. Les richesses du sous-sol continuent de coexister avec la précarité du plus grand nombre, tandis que les crises politiques récurrentes freinent l’émergence d’institutions stables et crédibles.

Soixante-huit ans après le « non » historique à la France gaullienne, la Guinée continue paradoxalement de débattre des mêmes questions : la captation des richesses, la personnalisation du pouvoir, la faiblesse des institutions et l’absence d’un consensus national sur les priorités du développement. Comme si le pays demeurait prisonnier d’une transition commencée il y a plusieurs décennies et jamais véritablement achevée.

L’histoire retiendra que la Guinée fut parmi les premières nations africaines à conquérir sa liberté politique.

Mais elle retiendra aussi que cette liberté n’a pas encore produit tous les effets économiques, sociaux et démocratiques qu’elle promettait. Entre la souveraineté proclamée et la souveraineté vécue sépare encore un fossé que plusieurs générations de dirigeants n’ont pas réussi à combler.

C’est peut-être là que réside le principal paradoxe guinéen. L’indépendance n’a jamais été le problème. Le problème a toujours été son exercice.

Et tant que la liberté politique conquise en 1958 ne se traduira pas par une amélioration concrète des conditions de vie des citoyens, chaque anniversaire de l’indépendance continuera de poser la même question, aussi inconfortable soit-elle : qu’a réellement rapporté la souveraineté à ceux qui étaient censés en être les premiers bénéficiaires ?

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