Guinée:Dansa Flop, Bogola Hablador et la République des conversations parallèles.

Par Alpha Issagha Diallo 

Entre le culte de l’expérience et l’illusion du renouveau, le débat politique guinéen semble prisonnier d’un dialogue de sourds. À travers les sorties médiatiques de Dansa Flop et de Bogola Hablador, c’est toute la crise du discours public qui refait surface : beaucoup de slogans, peu de réponses concrètes aux préoccupations des citoyens.

Abdoulaye Fanyé Touré était sans doute bien plus qu’un écrivain. En publiant Rigolade ou le Procès au pays des sourds, l’auteur guinéen croyait peut-être écrire une satire. Des décennies plus tard, la vie politique guinéenne continue pourtant de lui donner raison avec une troublante fidélité.

Le dernier épisode en date oppose deux figures désormais familières du débat public : Dansa Flop, ancien président du Conseil national de la transition (CNT), et Bogola Hablador, défenseur autoproclamé de l’inclusion politique et des langues nationales.

Le premier affirme avec gravité que l’Assemblée nationale ne doit plus être un lieu d’apprentissage. Selon lui, les futurs députés doivent arriver au Parlement avec l’expérience et les compétences nécessaires à l’exercice du pouvoir législatif. Une position présentée comme une exigence de sérieux et de responsabilité.

Mais cette déclaration soulève immédiatement une contradiction. Car celui qui rejette aujourd’hui l’idée de députés « apprentis » est aussi l’un des artisans de la Constitution de la Cinquième République, texte qui autorise pourtant tout citoyen âgé de 21 ans à briguer un mandat parlementaire. En d’autres termes, l’un des rédacteurs des règles du jeu semble désormais contester certaines conséquences de ces mêmes règles.

Face à lui, Bogola Hablador répond avec indignation. Il défend la participation des jeunes, rappelle que le français n’est pas un critère d’intelligence et plaide pour une meilleure reconnaissance des langues nationales dans le débat public. Sur ce terrain, son argumentaire trouve un certain écho.

Mais très vite, les échanges prennent l’allure d’un dialogue sans véritable rencontre. Quand l’un parle d’expérience, l’autre répond âge légal. Quand l’un évoque la compétence, l’autre insiste sur l’inclusion. Quand l’un réclame des profils capables de gouverner, l’autre défend avant tout le droit de participer.

Le résultat ressemble davantage à une succession de monologues qu’à un débat de fond. Chacun semble persuadé d’avoir remporté la confrontation, alors même que les questions essentielles restent sans réponse.

Car le véritable problème dépasse largement cette opposition entre anciens et nouveaux visages.

Si l’expérience suffisait à garantir le progrès, la Guinée aurait depuis longtemps trouvé la sortie du labyrinthe politique et économique. Depuis des décennies, les différents régimes se sont entourés d’experts, de technocrates et de responsables expérimentés. Pourtant, la pauvreté persiste, le chômage demeure massif, les coupures d’électricité continuent de rythmer le quotidien et les promesses politiques se répètent au fil des transitions.

Mais le camp du « renouveau » ne peut pas non plus se contenter d’invoquer la jeunesse comme unique argument politique. Un âge ne constitue pas un projet de société. Une date de naissance ne remplace ni la compétence, ni la vision, ni la capacité à gouverner.

C’est précisément ce débat que la classe politique semble éviter : celui des résultats, des compétences réelles et de la responsabilité publique. L’expérience sans bilan devient une simple ancienneté. La jeunesse sans préparation reste une promesse vide.

Pendant ce temps, les citoyens continuent d’attendre des réponses concrètes sur l’eau, l’électricité, l’emploi, l’éducation, la santé ou encore la justice.

À force de slogans et de postures, le débat public finit par ressembler à cette célèbre œuvre d’Abdoulaye Fanyé Touré : un procès permanent dans un pays où chacun parle sans écouter l’autre.

Les visages changent, les micros deviennent plus puissants, les décors se modernisent. Mais le scénario, lui, demeure le même : beaucoup de paroles, peu d’écoute et chacun est convaincu d’avoir gagné.

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