Par Aïssatou Chérif Balde
De l’Afrique du Sud au Maghreb, des violences xénophobes persistantes interrogent la mémoire collective et la cohérence des combats passés. Comment des peuples marqués par l’oppression et le racisme peuvent-ils, à leur tour, reproduire ces mêmes mécanismes d’exclusion contre leurs propres frères et sœurs africains ?
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« La plupart des intolérants se recrutent parmi les ignorants de soi. » Cette réflexion résonne avec une acuité particulière face aux dérives observées aujourd’hui dans plusieurs sociétés africaines (Tunisie, Maroc, Algérie, Lybie). Car la xénophobie, loin d’être une simple opinion, s’impose comme une violence sociale et morale, nourrie par la peur, l’ignorance et les frustrations.
En Afrique du Sud notamment, pays marqué par l’histoire brutale de l’apartheid, des attaques répétées visant des immigrés africains soulèvent une contradiction troublante.
Comment un peuple ayant souffert d’un système ségrégationniste peut-il, quelques décennies après sa chute, reproduire des logiques similaires d’exclusion ?
Ceux qui furent hier soutenus par l’ensemble du continent africain dans leur lutte pour le respect de leur dignité et leur liberté semblent aujourd’hui désigner leurs voisins africains comme responsables de leurs difficultés ou de l’échec économique, social et politique de leur gouvernement.
Ce phénomène dépasse les frontières sud-africaines. En Tunisie, au Maroc, en Algérie ou en Libye, des formes de rejet et de stigmatisation visant d’autres Africains témoignent d’un malaise plus profond. Selon les contextes, la haine change de visage, mais conserve la même essence : celle du refus de l’autre.
Pourtant, une analyse lucide des réalités socio-économiques montre que les causes de la précarité de ces peuples qui versent dans la xénophobie ne résident pas dans la présence d’étrangers. En Afrique du Sud par exemple, les inégalités persistantes trouvent leurs racines dans des structures économiques héritées de l’apartheid, ayant conduit à la concentration des richesses dans les mains de la minorité blanche et dans des défaillances politiques gouvernementales marquées par la corruption et l’incapacité à répondre aux attentes sociales, notamment en matière d’emploi des jeunes.
Dans ce contexte, faire porter la responsabilité aux immigrés africains sur fond de violence et dans l’indifférence totale des autorités apparaît non seulement injuste, mais aussi dangereux. Et surtout détourner l’attention sur des véritables enjeux économiques et nourrir un cycle de violence qui fragilise davantage la société sud-africaine.
L’histoire récente de ce pays devrait pourtant servir de garde-fou contre les actes de xénophobie. Surtout que les luttes contre l’oppression et pour la liberté dans ce pays ont été des combats collectifs, portés au-delà des frontières nationales. Oublier cette solidarité, c’est risquer de trahir les valeurs mêmes qui ont permis ces victoires contre l’apartheid.
Et les images de violences qui circulent aujourd’hui rappellent une réalité inquiétante : certaines blessures du passé, mal comprises ou non cicatrisées, peuvent reproduire des effets très dangereux. Et si l’on veut guérir, cicatriser pleinement de ces blessures cela exige une mémoire, responsabilité et lucidité que la plupart des sud-africains ont perdu.
Face à ces violences xénophobes et racistes répétées contres des africains sur le continent africain, une question essentielle se pose: comment construire des sociétés africaines justes, solidaires si l’on reproduit les injustices que l’on a soi-même subies et continue de subir partout dans le monde à cause de notre couleur de peau?
