Par Alpha Issagha Diallo
« Quand la propagande tombe en panne sèche »
En Europe, il aura suffi de quelques jours pour comprendre ce qu’une guerre au Moyen-Orient signifie dans la vie réelle. À la pompe, le diesel a bondi vers les 2 euros le litre, l’essence flirte avec les 2,12 €, et dans certaines villes le diesel dépasse déjà les 2,19 €.
En une poignée de jours, plus de 25 centimes se sont évaporés du portefeuille des automobilistes. Les Européens protestent, les gouvernements s’inquiètent et les économistes parlent déjà d’un choc énergétique. Mais si l’Europe grimace à 2 euros le litre, l’Afrique, elle, se prépare à avaler le choc sans anesthésie.
La Guinée regarde tout cela avec l’optimisme tragique des régimes qui pensent que la géopolitique mondiale doit s’arrêter à la frontière de leurs communiqués. Car il faut rappeler une petite réalité que la propagande nationale préfère oublier : la Guinée n’a pas de raffinerie. Elle importe son carburant. Autrement dit, quand le monde paie plus cher, la Guinée paie encore plus cher.
Ce n’est pas une opinion, mais une loi économique. Et c’est là que le tableau devient presque cruel pour le pouvoir actuel. Car au moment même où le pétrole mondial recommence à flamber, la Guinée traverse déjà une crise de liquidité qui ressemble de moins en moins à une rumeur et de plus en plus à une évidence nationale.
Les opérateurs économiques parlent d’un État qui paie lentement, les marchés, d’une monnaie sous tension et les fournisseurs, d’une trésorerie publique essoufflée. Bref, la caisse tousse. Et voilà que la facture énergétique mondiale arrive. C’est un peu comme si un boxeur déjà groggy décidait d’entrer dans un nouveau round contre un champion poids lourd.
L’issue n’est pas difficile à deviner, car le carburant, en Guinée, n’est pas un simple produit. C’est la colonne vertébrale de l’économie réelle. Le carburant transporte le riz, fait rouler les taxis, alimente les générateurs, fait tourner les moulins, les chantiers, les marchés. Chaque hausse mondiale finit toujours par tomber quelque part dans l’assiette du citoyen.
Alors deux scénarios s’offrent à la junte. Premier scénario : laisser les prix suivre le marché international. Dans ce cas, les transports explosent, les prix alimentaires suivent, et l’inflation s’installe comme une invitée que personne ne peut renvoyer. Deuxième scénario : subventionner les prix pour calmer la colère. Mais subventionner suppose de l’argent. Et l’argent… eh bien… disons que l’État guinéen en cherche déjà avec une ferveur presque spirituelle. Dans les deux cas, la réalité finit par frapper et c’est là que la politique rejoint la gravité. Car les régimes solides traversent les tempêtes économiques et les régimes fragiles, eux, sont révélés par elles.
Une flambée mondiale du carburant est souvent ce moment cruel où l’économie commence à raconter la vérité que la propagande essayait de cacher. Les régimes militaires ont toujours une faiblesse structurelle : ils excellent dans les discours d’autorité, mais beaucoup moins dans la gestion des équilibres économiques.
La discipline militaire ne remplace pas la macroéconomie, les slogans ne remplissent pas une trésorerie et les conférences de presse ne paient pas une facture pétrolière. La Guinée se retrouve donc devant une équation presque ironique : un pouvoir qui promettait l’ordre économique pourrait être rattrapé par la plus vieille réalité du monde moderne : le prix du carburant.
Dans les pays où l’électricité est instable, où le transport routier domine, où le pouvoir d’achat est fragile, le carburant est un détonateur social. Et lorsqu’un régime traverse déjà une crise de liquidité, jouer avec ce détonateur revient à allumer une bougie dans un dépôt d’essence.
Le monde est ainsi fait : les crises globales choisissent parfois leurs victimes avec une précision chirurgicale. Et lorsqu’un pouvoir commence déjà à chercher l’oxygène financier, la flambée mondiale du pétrole peut agir comme un test brutal de survie. La question n’est donc plus de savoir si la vague arrive, mais si la nébuleuse qui gouverne la Guinée a les épaules pour lui résister, car l’histoire politique est pleine de gouvernements qui ont découvert trop tard qu’on ne gouverne pas une économie avec des communiqués, ni un pays avec une caisse vide.
L’évidence est que le pétrole monte. Dans certaines capitales africaines, les régimes commencent à regarder la pompe… avec la même inquiétude qu’un condamné observe le tic-tac d’une horloge. Parce que parfois, ce n’est pas l’opposition qui renverse les pouvoirs, mais la facture.
