Conakry étouffe sous le poids du plastique : le paradoxe d’une usine de recyclage en quête de déchets.

Par Mamadou Djouhe Bah

Alors que les caniveaux débordent et que les plages s’asphyxient, l’unique usine de recyclage de la capitale guinéenne tourne au ralenti. En cause : une chaîne de collecte défaillante, bien plus qu’un manque de matière première.


À Conakry, le contraste est saisissant. La ville croule sous les bouteilles et sachets plastiques, visibles à ciel ouvert, obstruant les égouts et gagnant inexorablement le littoral. Pourtant, au cœur de cette crise environnementale, l’usine de recyclage de la capitale peine à fonctionner à plein régime. Un paradoxe qui interroge : pourquoi une ville submergée de plastique ne parvient-elle pas à l’exploiter comme ressource ?

Une capacité industrielle sous-utilisée

Sur le papier, l’outil existe. L’usine de recyclage de Conakry peut transformer jusqu’à 50 tonnes de déchets plastiques par jour. Dans les faits, elle n’en reçoit qu’environ 20 tonnes quotidiennes. Résultat : près de 60 % de la capacité reste inutilisée, obligeant l’unité à s’approvisionner dans d’autres régions du pays.

Cette situation surprend d’autant plus que la capitale produit plus de 1 200 tonnes d’ordures chaque jour, dont une part significative de plastiques non biodégradables. Le problème n’est donc pas la rareté de la matière première, mais son incapacité à parvenir jusqu’aux chaînes de transformation.

Le fossé entre pollution et action

L’écart est flagrant. D’un côté, un gisement de plastique omniprésent, qui bouche les caniveaux, favorise les inondations et menace la santé publique. De l’autre, une infrastructure industrielle capable d’absorber une partie de ce flux, mais privée d’une alimentation régulière. Chaque jour, près de 30 tonnes de plastique qui pourraient être recyclées finissent dans l’environnement.

Pourquoi le système bloque

L’analyse des acteurs de terrain est sans appel : la crise est d’abord logistique et sociale.

  • Manque de moyens matériels et financiers : l’usine ne dispose pas d’un réseau de collecte structuré à l’échelle des communes. Camions, centres de tri, financements et partenariats manquent pour organiser un ramassage efficace et continu.
  • Déficit de civisme et de sensibilisation : le tri à la source reste marginal. Les plastiques se mélangent aux autres déchets, deviennent difficiles, voire impossibles, à recycler. Selon les professionnels du secteur, près de 80 % des déchets marins sur le littoral proviendraient de ce défaut de gestion en amont.
  • Une jeunesse peu informée des opportunités : dans un contexte de chômage élevé, l’“économie circulaire” demeure méconnue. Le plastique est perçu comme une nuisance, non comme une ressource économique capable de générer des emplois durables.

Trois leviers pour inverser la tendance

Face à l’urgence, plusieurs pistes concrètes s’imposent :

  1. Structurer la collecte : l’État, à travers le département de l’Assainissement, doit organiser et soutenir le ramassage des plastiques, en s’appuyant sur des partenariats public-privé et un appui financier aux structures locales.
  2. Éduquer massivement : des campagnes nationales de sensibilisation sont nécessaires pour ancrer le tri et la gestion des déchets dans les habitudes citoyennes. Recycler, c’est protéger la santé publique, prévenir les inondations et préserver l’avenir.
  3. Soutenir l’entrepreneuriat vert : créer des passerelles pour les jeunes vers les métiers du recyclage, via des formations, des subventions et un cadre incitatif. Le recyclage doit devenir un métier d’avenir, et non un dernier recours.

« Ne pas rester assis »

Le constat est clair : à Conakry, le plastique est une richesse que la ville laisse pourrir dans ses rues. Les autorités appellent la jeunesse à prendre des initiatives — créer des micro-entreprises de collecte, s’investir dans la sensibilisation, innover dans la valorisation des déchets.

Transformer la pollution en moteur de développement est possible. Mais cela suppose une action publique coordonnée et un engagement citoyen réel. La balle est désormais dans le camp des décideurs pour faciliter le mouvement, et dans celui des jeunes pour s’en emparer. Conakry peut respirer à nouveau — à condition de relier enfin ses déchets à son avenir

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