La Guinée ne se développe pas : elle brade ses richesses. 

Par Aissatou Chérif Baldé

Présentée comme une victoire économique historique, la hausse spectaculaire des investissements directs étrangers en Guinée masque une réalité beaucoup moins reluisante. Derrière les milliards annoncés par la CNUCED se dessine un modèle de développement fondé sur l’extraction accélérée des ressources naturelles au profit des multinationales et d’un pouvoir militaire pressé de monétiser les richesses du pays. Une stratégie qui risque de laisser aux générations futures un sous-sol appauvri, des inégalités renforcées et une économie toujours dépendante.

Les chiffres impressionnent. Ils sont même vertigineux.

Selon le Rapport mondial sur l’investissement 2026 de la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED), la Guinée a enregistré 7,8 milliards de dollars d’investissements directs étrangers en 2025 contre 1,4 milliard l’année précédente. Une progression de 457 %, la plus forte du continent africain.

Le gouvernement et ses soutiens y voient la preuve irréfutable du succès de leur politique économique. Les institutions financières internationales saluent l’attractivité retrouvée du pays. Les investisseurs applaudissent. Les marchés se réjouissent.

Mais le peuple guinéen a-t-il réellement des raisons de célébrer cette prouesse économique ?

Car derrière cette pluie de milliards se cache une question essentielle que les communiqués officiels évitent soigneusement d’aborder : qui gagne réellement dans cette course effrénée à l’exploitation des ressources minières guinéennes ?

Certainement pas les paysans de Boké, de Telemele, de Beyla, de Siguiri ou de Kindia, dont les terres disparaissent sous l’avancée des projets miniers.

Certainement pas les jeunes diplômés confrontés au chômage de masse et qui prennent le chemin de l’immigration mortelle pour finir éventuellement comme cadavre dans le cimetière béant de la méditerranée. 

Certainement pas les communautés locales de Boké qui vivent dans une pauvreté accrue et manque surtout d’infrastructures de bases qui voient leur environnement se dégrader sans bénéficier proportionnellement des richesses extraites de leur sous-sol.

Les véritables gagnants sont ailleurs.

Ils se trouvent dans les sièges des multinationales minières qui sécurisent l’accès à l’un des plus grands gisements de fer au monde. Ils se trouvent également dans les cercles du pouvoir qui ont fait de la délivrance accélérée des concessions minières et énergétiques le cœur de leur stratégie économique.

Sous couvert de modernisation et de développement, la Guinée assiste aujourd’hui à une intensification sans précédent de l’extraction de ses ressources naturelles.

Le projet Simandou est devenu le symbole de cette orientation. Présenté comme le projet du siècle, il est censé transformer le destin économique du pays. Pourtant, une interrogation demeure qui peut nous dire, combien de cette richesse produite restera réellement en Guinée?

Personne, car le régime militaire guinéen gère les finances du pays avec une opacité flagrante. 

L’expérience de nombreux pays riches en matières premières devrait pourtant servir d’avertissement. L’abondance minière n’a jamais été une garantie de prospérité collective. Au contraire, elle a souvent alimenté la dépendance économique, la corruption, les inégalités et la captation des richesses par des élites locales associées à des intérêts étrangers.

Ce que l’on appelle aujourd’hui « développement » ressemble de plus en plus à une version contemporaine de l’économie de comptoir : les ressources partent, les profits remontent vers les centres financiers internationaux et les populations locales héritent des conséquences sociales et environnementales.

Le paradoxe est donc saisissant.

Plus la Guinée attire de capitaux étrangers, plus son économie se spécialise dans l’exportation de matières premières brutes.

Plus les milliards affluent, plus le pays devient dépendant des fluctuations des marchés mondiaux.

Plus les ressources sont exploitées, plus la question de leur épuisement futur devient préoccupante.

Cette logique s’inscrit dans une vision néolibérale du développement selon laquelle l’ouverture maximale aux capitaux internationaux constitue une fin en soi. Dans cette conception, la richesse nationale se mesure à la quantité d’investissements étrangers captés et non à la capacité d’un pays à améliorer durablement les conditions de vie de sa population.

On construit des ports, des voies ferrées et parfois des gratte-ciel pour démontrer le progrès. On annonce des milliards pour rassurer les investisseurs. On célèbre les records statistiques.

Mais pendant ce temps, les inégalités continuent de se creuser.

Or une société profondément inégalitaire ne peut pas bâtir un développement stable et durable. Une croissance concentrée entre quelques mains finit toujours par produire des tensions sociales, de la frustration économique et une fragilisation du contrat national.

Même Adam Smith, figure tutélaire du libéralisme économique moderne, avait compris ce danger. Dans La Théorie des sentiments moraux, il dénonçait déjà cette tendance des sociétés à glorifier les puissants tout en ignorant les plus modestes :

« Cette disposition à admirer, et presque à vénérer, les riches et les puissants, ainsi qu’à négliger les personnes pauvres et d’humbles conditions, est la cause la plus grande et la plus universelle de la corruption de nos sentiments moraux. »

Cette réflexion résonne avec une force particulière dans la Guinée d’aujourd’hui.

L’heure n’est pas à l’euphorie des chiffres ni à l’autosatisfaction officielle. Elle est à la vigilance.

Le véritable enjeu n’est pas de savoir combien de milliards de dollars entrent dans le pays. Le véritable enjeu est de savoir qui contrôle ces ressources, qui bénéficie de leur exploitation et quel héritage sera laissé aux générations futures.

Car un pays qui extrait rapidement ses richesses sans construire simultanément une économie diversifiée, une industrie nationale solide et des mécanismes équitables de redistribution ne prépare pas son développement.

Il organise sa dépendance.

Et lorsqu’un pouvoir politique fait de la mise en marché accélérée du patrimoine minier national sa principale stratégie économique, le risque est grand que l’histoire ne retienne pas une politique de développement, mais une vaste opération de liquidation des richesses collectives.

Nous y sommes déjà. 

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