Longtemps présenté comme l’un des piliers du pouvoir militaire installé après le coup d’État du 5 septembre 2021, l’ancien ministre de la Défense Aboubacar Sidiki Camara, dit « Idi Amin », a récemment pris ses fonctions d’ambassadeur de Guinée en France. Derrière cette nomination diplomatique se dessinerait pourtant une histoire de défiance, de luttes d’influence et de soupçons de succession au sommet de l’État. Récit d’une rupture entre deux hommes que tout semblait pourtant unir.
Par Aïssatou Chérif Baldé
Pendant plusieurs années, il a incarné l’un des visages les plus puissants de la junte guinéenne. Officier influent, ministre de la Défense, membre du premier cercle du pouvoir militaire issu du coup d’État du 5 septembre 2021, Aboubacar Sidiki Camara apparaissait comme l’un des hommes les plus écoutés du régime dirigé par le général Mamadi Doumbouya.
Son départ pour Paris, où il a officiellement pris ses fonctions d’ambassadeur de la République de Guinée auprès de la République française, la semaine dernière, pourrait à première vue ressembler à une promotion ou à une simple réaffectation diplomatique. Mais selon plusieurs sources proches de la présidence, cette nomination serait surtout la conséquence d’une rupture profonde avec celui dont il fut longtemps le compagnon politique et militaire.
Dans les coulisses du pouvoir, certains décrivent même un homme devenu indésirable au sein du système qu’il a contribué à bâtir.
Une absence qui alimente les spéculations
L’histoire remonterait au début de l’année 2026.
Quelques semaines après l’élection présidentielle du 28 décembre 2025, dont les conditions d’organisation ont été contestées par une partie de l’opposition et de la société civile, un fait intrigue à Conakry : la disparition prolongée de Mamadi Doumbouya de la scène publique.
Après sa participation à un sommet de l’Union africaine au mois de février 2026, le chef de la junte militaire cesse pratiquement toute apparition officielle. Les rumeurs se multiplient. Dans les chancelleries, au sein de l’administration et jusque dans les casernes, les interrogations portent sur son état de santé.
Selon des sources proches de la présidence, Mamadi Doumbouya aurait alors quitté discrètement le continent pour suivre un parcours médical passant d’abord par le Maroc, avant un séjour plus prolongé à Singapour.
À ses côtés figureraient plusieurs collaborateurs de confiance ainsi que des éléments de sa garde rapprochée, parmi lesquels le commandant Dantilo Moriba Keïta, connu sous le surnom de « Kilo ».
Les prémices d’un après-Doumbouya
C’est à ce moment que les événements auraient pris une tournure décisive.
D’après les informations recueillies auprès de plusieurs sources concordantes, le commandant Kilo aurait régulièrement transmis à Aboubacar Sidiki Camara des informations détaillées sur l’évolution de l’état de santé du chef de la junte.
Puis survient un épisode qui, aujourd’hui encore, alimenterait les tensions au sommet de l’État.
Selon ces mêmes sources, alors que l’état de santé de Mamadi Doumbouya suscitait les plus vives inquiétudes, Aboubacar Sidiki Camara aurait réuni discrètement plusieurs officiers supérieurs dans les locaux du ministère de la Défense.
Cette rencontre, qui n’a jamais été reconnue officiellement, aurait porté sur les scénarios envisageables en cas de vacance du pouvoir.
Pour certains participants, il s’agissait d’une mesure de précaution face à une situation exceptionnelle. Pour d’autres, il s’agissait déjà d’organiser l’après-Doumbouya.
Toujours selon les témoignages recueillis, l’ancien ministre de la Défense aurait alors considéré que les chances de rétablissement du chef de la junte militaire guinéenne étaient faibles et qu’il convenait de préparer une éventuelle transition interne afin d’éviter un vide au sommet de l’État.
Le retour inattendu du chef de la junte
Mais le scénario envisagé par certains ne se réalise pas.
En mars 2026, Mamadi Doumbouya revient à Conakry.
Selon plusieurs observateurs, son apparence physique alimente de nouveaux commentaires. Amaigri, marqué par plusieurs semaines d’absence, il réapparaît néanmoins en mesure d’exercer pleinement ses fonctions.
À partir de ce moment, les lignes commencent à bouger.
D’après nos sources, les services de renseignement ainsi que certains officiers présents lors de la réunion confidentielle auraient transmis au chef de la junte militaire des informations détaillées sur les discussions tenues durant son absence.
Au sommet de l’État, la confiance se fissure.
L’homme considéré depuis plusieurs années comme l’un des principaux soutiens de Mamadi Doumbouya se retrouve progressivement écarté des centres de décision.
Une nomination diplomatique aux allures d’exil politique
Quelques mois plus tard, la décision tombe : Aboubacar Sidiki Camara est nommé ambassadeur de Guinée en France.
Officiellement, il s’agit d’une affectation diplomatique classique. Officieusement, plusieurs sources y voient une mise à distance soigneusement organisée.
Dans l’entourage du pouvoir, certains parlent d’un « exil politique » destiné à éloigner de Conakry une personnalité devenue encombrante.
Plusieurs sources affirment même que l’ancien ministre aurait reçu pour consigne de ne pas regagner la capitale guinéenne sans l’accord préalable de Mamadi Doumbouya. Une information qui, à ce jour, n’a pu être confirmée par des documents ou des déclarations officielles.
Les leçons d’une rupture
Au-delà du cas personnel d’Aboubacar Sidiki Camara, cette affaire éclaire les fragilités internes du régime né du coup d’État de 2021.
Comme dans de nombreux pouvoirs militaires, les solidarités construites dans la conquête du pouvoir semblent aujourd’hui se heurter aux logiques de préservation du pouvoir lui-même. Les fidélités d’hier peuvent rapidement devenir des menaces potentielles. Les compagnons de route se transformer en rivaux présumés.
Dans les cercles politiques de Conakry, beaucoup voient dans la mise à l’écart de l’ancien ministre de la Défense un message adressé à l’ensemble de l’appareil sécuritaire : nul n’est suffisamment proche du chef pour être à l’abri d’une disgrâce.
Ni la présidence guinéenne ni Aboubacar Sidiki Camara n’ont, pour l’heure, publiquement réagi aux informations rapportées par nos sources.
Par Aïssatou Chérif Baldé
Journaliste indépendante – Fondatrice de African Panorama
