Alors que plusieurs communes guinéennes participent activement aux cérémonies d’accueil du Président de la République, des interrogations émergent sur l’utilisation des ressources publiques locales, la conformité de certaines dépenses avec le cadre légal et les priorités réelles de la décentralisation. Entre devoir institutionnel, engagement politique et impératifs de développement, le débat mérite d’être posé sans détour.
Par Youssouf Camara
Communes guinéennes : du développement local aux cérémonies de soutien au pouvoir ?
Quand les collectivités locales deviennent des instruments de mobilisation politique, une question essentielle se pose : qui paie, et au détriment de quelles priorités ?
La participation des communes guinéennes aux cérémonies d’accueil et de réception du Président de la République soulève aujourd’hui de sérieuses interrogations sur la vocation des collectivités locales, l’utilisation de leurs ressources et le respect des principes de l’orthodoxie financière.
Sur le plan juridique, aucune disposition du Code des collectivités locales ne fait de la mobilisation des populations pour l’accueil ou la réception du Président de la République une mission spécifique des communes. Le rôle des collectivités est avant tout orienté vers la gestion des affaires locales, les services publics de proximité et le développement à la base. Le Code reconnaît également aux collectivités des ressources et des budgets distincts de ceux de l’État.
Dès lors, une question mérite d’être posée : sur quelle base juridique et budgétaire une commune peut-elle engager des ressources publiques pour organiser une mobilisation politique ou populaire en faveur d’un dirigeant national ?
Des élus locaux entre mandat communal et engagement politique
Que certains élus communaux soient proches du mouvement politique GMD, créé autour du Président de la République, relève de leur liberté politique. Mais cette proximité ne devrait pas conduire à confondre les responsabilités politiques avec les responsabilités institutionnelles.
Un maire et un conseil communal ne sont pas les dirigeants d’un comité de soutien. Ils sont les représentants d’une collectivité et ont, à ce titre, une obligation première envers l’ensemble des citoyens de leur territoire, qu’ils soient favorables ou non au pouvoir en place.
La commune ne devrait donc pas être transformée en appareil de mobilisation politique.
Le risque est d’autant plus important lorsque les ressources publiques locales sont utilisées pour financer des opérations dont la finalité apparaît davantage politique ou protocolaire que liée au développement local : transport de citoyens, primes ou frais de participation, banderoles, affiches, effigies, achat de matériels de mobilisation ou encore soutien à certaines associations de jeunes et de femmes.
Ces dépenses doivent, dans tous les cas, être appréciées au regard du budget communal, de la nomenclature budgétaire applicable, des délibérations nécessaires et des règles de la commande et de la comptabilité publiques. Le Code précise notamment que le budget communal est l’acte qui prévoit et autorise les recettes et les dépenses de l’exercice.
Le précédent des délégations spéciales doit-il être reproduit ?
La question devient encore plus sensible lorsqu’on se souvient des critiques formulées dans le passé à l’encontre de certaines gestions locales, notamment autour des dépenses liées aux cérémonies officielles et aux opérations de mobilisation.
Il serait dangereux que les nouvelles équipes communales reproduisent les mêmes pratiques que celles qui ont été reprochées à certaines délégations spéciales sortantes.
Si des budgets communaux étaient effectivement utilisés pour financer des opérations de réception sans base budgétaire ou juridique clairement établie, cela poserait un sérieux problème de gouvernance. Et si des surfacturations, des marchés de gré à gré injustifiés ou des paiements fictifs étaient constatés, ils devraient naturellement faire l’objet de contrôles et, le cas échéant, de poursuites conformément à la loi.
La question n’est donc pas de savoir s’il faut accueillir le Président de la République. La question est de savoir avec quel argent, dans quel cadre et pour quelle finalité.
Pendant ce temps, les urgences sont ailleurs
Dans de nombreuses communes, les besoins de base demeurent considérables : assainissement, gestion des déchets, entretien des voiries, éclairage public, gestion des inondations, état civil, équipements collectifs, services sociaux et fonctionnement même des administrations communales.
La décentralisation devrait précisément permettre aux collectivités de répondre à ces problèmes au plus près des populations.
Les documents de référence sur la décentralisation en Guinée rappellent d’ailleurs que les communes disposent de compétences transférées dans plusieurs domaines, notamment la gestion des déchets, certains aspects de la santé, ainsi que les programmes de développement à la base.
C’est donc là que devrait se trouver l’énergie des élus locaux : obtenir davantage de ressources, réclamer les compétences réellement transférées, améliorer les services publics et rendre compte aux citoyens.
Que vaut une commune capable de mobiliser des centaines, voire des milliers de personnes pour applaudir un président, mais incapable de résoudre durablement les problèmes d’assainissement de ses quartiers ?
Et si les budgets communaux n’étaient pas encore votés ?
Une autre interrogation mérite d’être posée : comment une collectivité peut-elle engager régulièrement des dépenses si son budget n’a pas été adopté et approuvé conformément aux règles applicables ?
Le budget d’une collectivité n’est pas une caisse politique dans laquelle les responsables peuvent puiser en fonction des circonstances. Il constitue un cadre juridique d’autorisation des recettes et des dépenses. Le Code prévoit également une nomenclature budgétaire et un plan comptable propres aux collectivités.
Si certaines communes n’ont effectivement pas encore adopté leur budget au moment où elles engagent de telles dépenses, la question mérite d’être soumise aux organes de contrôle compétents.
Il ne s’agit pas ici de condamner par principe toute dépense liée à une cérémonie officielle. Il s’agit de rappeler une règle élémentaire : l’argent public doit être utilisé dans l’intérêt public et dans le respect du cadre légal.
Le véritable défi : construire des communes de développement
Ailleurs, la décentralisation est conçue comme un véritable outil de développement local. Les collectivités disposent de compétences, de ressources et de mécanismes leur permettant d’agir directement sur la vie quotidienne des populations.
En Guinée, le débat devrait donc porter sur le renforcement de l’autonomie réelle des communes, l’effectivité du transfert des compétences, la mobilisation des ressources locales et la transparence dans la gestion.
Or, si les collectivités consacrent leur énergie à devenir des structures de mobilisation pour les cérémonies politiques, elles risquent de s’éloigner progressivement de leur vocation première.
Le danger serait alors de voir apparaître une gouvernance locale fondée davantage sur la visibilité politique que sur les résultats : multiplication des cérémonies, dépenses de prestige, marchés contestables, clientélisme et, dans les cas les plus graves, risques de corruption et de détournement.
Le citoyen ne doit pas être réduit à un spectateur
Le citoyen guinéen n’a pas seulement besoin d’être mobilisé pour applaudir un dirigeant.
Il a besoin d’eau, d’électricité, de routes praticables, d’écoles dignes, de centres de santé fonctionnels, d’emplois, d’un environnement assaini et d’une agriculture capable de contribuer à l’autosuffisance alimentaire.
Il faut donc poser une question simple : quel bénéfice concret une population tire-t-elle d’une réception grandiose si, quelques jours plus tard, elle retrouve les mêmes ordures dans ses rues, les mêmes routes dégradées et les mêmes difficultés d’accès aux services essentiels ?
Si le Président revient d’un sommet économique avec des investissements majeurs, des accords créateurs d’emplois ou des avancées susceptibles d’améliorer concrètement les conditions de vie des Guinéens, une mobilisation citoyenne peut naturellement avoir un sens.
Mais lorsque l’essentiel de l’opération consiste à organiser des foules, confectionner des banderoles, distribuer des tee-shirts ou financer des transports pour produire une image de popularité, le débat devient tout autre.
La responsabilité historique des nouveaux élus
Les nouvelles communes ont une occasion historique de démontrer que la décentralisation peut produire autre chose que des changements de personnes.
Elles doivent rompre avec les mauvaises pratiques du passé, publier leurs budgets, rendre compte de leurs dépenses, associer les citoyens aux décisions et défendre leurs intérêts auprès de l’État.
La priorité devrait être de demander davantage de pouvoirs et surtout les ressources correspondant aux compétences transférées, plutôt que de chercher à démontrer leur loyauté politique à travers des cérémonies coûteuses.
Une commune n’est pas une section politique.
Un budget communal n’est pas une caisse de soutien.
Un citoyen n’est pas un figurant.
Et un mandat local n’est pas un mandat de propagande.
Conclusion
La véritable réussite d’une commune se mesurera moins au nombre de personnes mobilisées sur une place pour accueillir un Président qu’au nombre de quartiers correctement assainis, d’écoles améliorées, de routes entretenues, de déchets collectés, de familles protégées contre les inondations et de services publics effectivement rendus.
La Guinée n’a pas besoin de collectivités qui applaudissent davantage. Elle a besoin de collectivités qui travaillent davantage.
