Par Aissatou Chérif Baldé
Journaliste et analyste politique
Au-delà de la figure historique d’Almamy Bokar Biro Barry, dernier Almamy du Fouta Jaalo, se joue aujourd’hui un débat plus profond sur la mémoire collective, l’identité culturelle et la transmission de l’histoire. Face à certains discours qui remettent en cause la place des héros locaux dans le récit national, une question fondamentale s’impose : un peuple peut-il survivre à l’effacement de son passé ?
Édito
Il existe un million de raisons d’honorer Almamy Bokar Biro Barry.
Depuis toujours, les peuples savent qu’une société qui perd la mémoire finit par perdre son âme. Cette vérité universelle trouve une résonance particulière au Fouta Jaalo, longtemps considéré comme l’un des royaumes théocratiques les plus influents de l’Afrique précoloniale.
Dans ce contexte, les appels de certains prédicateurs ou pseudo-religieux invitant les Fulɓe de Guinée à cesser d’honorer leurs ancêtres soulèvent une interrogation fondamentale : au nom de quoi faudrait-il renoncer à transmettre à nos enfants le souvenir de celles et ceux qui ont façonné notre histoire ?
Almamy Bokar Biro Barry appartient à cette catégorie d’hommes qui ont préféré mourir sur le champ de bataille plutôt que d’accepter la soumission à l’impérialisme colonial. Que l’on adhère ou non à toutes les dimensions de son héritage historique, son rôle dans la mémoire du Fouta Jaalo demeure incontestable.
Car la mémoire collective n’est pas un simple exercice de nostalgie. Elle constitue le socle sur lequel se construit l’identité d’une communauté. Sans conscience du passé, des luttes menées, des sacrifices consentis et des valeurs transmises, un peuple perd progressivement ses repères et son essence profonde.
Cette idée n’est d’ailleurs ni propre à l’Afrique ni au Fouta. De nombreux philosophes, historiens et sociologues ont souligné l’importance du rapport à l’histoire dans la construction des sociétés humaines. Arthur Schopenhauer comparait ainsi l’histoire à la conscience d’un individu, indispensable pour éviter la répétition des erreurs passées et orienter les choix futurs. Marcus Garvey, quant à lui, rappelait qu’un peuple ignorant son histoire ressemble à un arbre sans racines.
Dès lors, comment comprendre cette tendance consistant à diaboliser Almamy Bokar Biro Barry, dernier imam et dernier Almamy du Fouta Jaalo, tout en valorisant parfois sans réserve des figures étrangères dont certaines furent associées à des systèmes d’exploitation ou d’esclavage ?
Au-delà du débat religieux, la question est avant tout culturelle et politique. Car la préservation du patrimoine historique constitue un enjeu majeur pour la survie d’une identité collective. Là où l’Allemagne continue d’enseigner l’histoire de Hitler sans pour autant en faire un modèle, comment pourrait-on demander aux populations du Fouta d’effacer de leur mémoire l’histoire de celui qui incarne l’une des dernières résistances à la conquête coloniale ?
Ce qui est en jeu n’est pas seulement la figure d’un homme. C’est la place même de l’histoire dans la conscience collective. Effacer les héros d’hier revient souvent à fragiliser les fondements symboliques d’une société.
L’histoire du Fouta Jaalo reste marquée par la conquête coloniale, l’imposition de structures administratives étrangères, le travail forcé, les humiliations politiques et la destruction progressive d’un ordre ancien. La disparition du pouvoir almamya n’a pas seulement entraîné la chute d’un régime politique ; elle a bouleversé les repères culturels, sociaux et spirituels d’un peuple.
C’est pourquoi le débat actuel dépasse largement la seule personne d’Almamy Bokar Biro Barry. Il interroge les mécanismes contemporains de domination culturelle.
L’une des grandes réussites des systèmes de domination a toujours consisté à imposer leurs références intellectuelles et symboliques aux peuples dominés. La domination la plus durable n’est pas nécessairement militaire ; elle est souvent mentale. Elle agit sur les imaginaires, façonne les récits et redéfinit progressivement ce qu’un peuple est autorisé à admirer ou à rejeter.
Au Fouta, cette question se pose aujourd’hui avec une acuité particulière. Entre influences occidentales héritées de la colonisation et influences idéologiques importées du monde arabe, une partie de l’élite semble parfois prisonnière de modèles extérieurs au détriment de son propre héritage historique.
L’aliénation culturelle ne se manifeste pas toujours par un rejet frontal de son identité. Elle peut aussi prendre la forme plus subtile d’une dévalorisation progressive de son histoire, de ses coutumes, de ses héros, de ses langues et de ses références collectives.
Dans cette dynamique, certains acteurs religieux formés à l’étranger reviennent parfois avec une lecture du monde qui entre en conflit avec les réalités historiques et culturelles locales. Ils remettent en question certaines traditions, contestent des symboles identitaires et participent à une entreprise de délégitimation de la mémoire collective.
Le danger réside précisément là : lorsqu’un peuple commence à considérer ses propres héros comme des figures honteuses, tandis qu’il célèbre sans distance critique les références produites ailleurs, il devient vulnérable à toutes les formes de domination culturelle.
L’enjeu n’est donc pas de sanctifier le passé ni de refuser le débat historique. Il est de préserver le droit d’un peuple à raconter sa propre histoire, à honorer ses figures marquantes et à transmettre sa mémoire aux générations futures.
Car aucune société ne peut durablement se construire sur l’oubli de ses racines.
Et tant que le Fouta Jaalo continuera à interroger son rapport à son histoire, la figure d’Almamy Bokar Biro Barry demeurera au cœur d’un débat essentiel : celui de la souveraineté culturelle, de la dignité historique et du droit des peuples à préserver leur mémoire.
Que Dieu protège ce peuple des forces qui œuvrent à l’effacement de son histoire, car la profondeur du mal réside souvent dans l’oubli de ce que nous avons été.
