Plus de six décennies après l’indépendance, la Guinée peine toujours à se penser comme une communauté de destin. Derrière les discours identitaires, les replis communautaires et les haines qui prospèrent sur les réseaux sociaux se cache une réalité plus profonde : l’échec persistant des élites à construire une nation fondée sur la citoyenneté plutôt que sur l’appartenance ethnique. Tant que les différences seront utilisées comme des instruments de pouvoir, la Guinée restera une nation en attente d’elle-même.
Aïssatou Chérif Baldé
Une fracture qui ne date pas d’hier
La haine ne naît jamais dans le vide.
Lorsqu’une société se divise durablement, c’est souvent parce que ses dirigeants ont échoué à lui proposer un horizon commun. La Guinée n’échappe pas à cette règle.
Les débats identitaires qui enflamment aujourd’hui les réseaux sociaux, souvent nourris de xénophobie, de stigmatisation et de méfiance communautaire, ne sont pas une anomalie. Ils sont le produit d’une histoire politique qui a trop souvent préféré l’appartenance à la citoyenneté, le clan à la nation, la fidélité communautaire à l’intérêt général.
La fracture est ancienne. Elle est surtout l’œuvre du premier régime du PDG-RDA issu des indépendances.
Elle plonge donc ses racines dans les premières décennies de l’indépendance et s’est transmise de régime en régime. Les acteurs changent. Les méthodes s’adaptent. Mais la logique demeure la même : celle de diviser pour régner afin de se maintenir éternellement à la tête d’un État défaillant.
Le poison du système du patronage
Depuis des années, la compétition politique en Guinée est largement structurée par des réflexes identitaires.
Le mérite est souvent relégué au second plan. La proximité avec le clan au pouvoir devient un passeport. L’allégeance ouvre des portes. L’appartenance à ce clan hégémonique qui impose au peuple une république héréditaire, rassure les détenteurs du pouvoir.
Cette logique produit des gagnants. Mais surtout beaucoup de perdants.
Car lorsqu’un citoyen a le sentiment que ses compétences comptent moins que son origine, ce n’est pas seulement sa confiance qui s’effondre. C’est aussi celle qu’il accorde à l’État.
Et lorsqu’un État cesse d’être perçu comme la maison commune, les divisions prospèrent.
Le patronage n’est pas seulement une mauvaise pratique de gouvernance. C’est une fabrique permanente de frustrations, de ressentiments et de soupçons, voire de conflits et de guerre déstabilisateurs .
Le changement sans rupture
Le coup d’État du 5 septembre 2021 avait suscité des attentes considérables.
Pour beaucoup de Guinéens, il représentait la possibilité d’une rupture avec les pratiques qui ont fragilisé le pays pendant des décennies.
Mais une question demeure.
Quelle rupture peut-il y avoir lorsque les mécanismes de sélection des cadres de l’administration publique restent inchangés, les réflexes de pouvoir et les logiques d’exclusion continuent de produire les mêmes effets ?
Les espoirs de refondation se heurtent à une réalité têtue : le changement des hommes ne garantit pas le changement du système.
Et lorsqu’un système demeure fondé sur les réseaux de fidélité plutôt que sur l’égalité des citoyens, les promesses de transformation finissent toujours par s’essouffler.
Une mémoire sans réconciliation avec le passé
L’histoire récente de la Guinée est traversée par des tragédies qui auraient dû rapprocher les citoyens autour d’une même exigence : celle du « plus jamais ça ».
- Les pendaisons du 25 janvier 1971.
- Les exactions de juillet 1985.
- Le massacre du 28 septembre 2009.
- Les violences politiques des années récentes.
Autant de blessures qui ont marqué la conscience nationale.
Pourtant, ces drames n’ont pas encore produit ce qui manque le plus à la Guinée : une mémoire collective capable de transcender les appartenances particulières.
Une nation ne se construit pas seulement en partageant des victoires.
Elle se construit aussi en reconnaissant ensemble ses souffrances.
Quand la haine devient un langage politique
Le plus inquiétant n’est peut-être pas l’existence des discours de haine.
Le plus inquiétant est leur banalisation.
Aujourd’hui, certains responsables politiques, activistes, influenceurs, leaders communautaires, médias ou organisations diverses semblent considérer la division comme un fond de commerce.
Dans ce contexte, les mots deviennent des armes. Les préjugés deviennent des stratégies. Les appartenances ethniques, religieuses deviennent des arguments.
Et pendant que les citoyens s’affrontent, les véritables défis du pays demeurent sans solution notamment, l’éducation, l’emploi, la santé, la justice, la précarité de la population, le développement.
Autant de priorités reléguées derrière les passions identitaires.
La Guinée appartient à tous ses enfants
Une vérité simple mérite pourtant d’être rappelée.
Aucune ethnie ne construira seule la Guinée.
Aucune région ne développera seule le pays.
Aucune communauté ne peut prétendre incarner à elle seule la nation.
La Guinée appartient à tous ses enfants.
À ceux qui soutiennent le pouvoir comme à ceux qui le contestent.
À ceux qui vivent dans les grandes villes comme dans les villages les plus reculés.
À ceux dont les noms, les langues ou les traditions diffèrent.
La citoyenneté ne se hiérarchise pas.
Elle se partage.
Refuser l’instrumentalisation
Les citoyens portent aujourd’hui une responsabilité essentielle : refuser d’être transformés en instruments des ambitions personnelles des acteurs étatiques et politiques assoiffés de pouvoir.
Car derrière de nombreux discours identitaires se cache souvent une lutte beaucoup plus banale:
- La conquête du pouvoir.
- Son contrôle.
- Sa conservation.
Les entrepreneurs de la division prospèrent parce qu’ils parviennent à convaincre les citoyens que leur voisin est une menace.
Alors que le véritable danger réside souvent dans les systèmes qui entretiennent l’injustice, l’exclusion et l’inégalité.
Construire enfin la nation
La Guinée n’a pas besoin d’un pouvoir hégémonique dominant.
Elle a besoin d’un projet commun.
Elle n’a pas besoin d’une victoire d’un groupe sur un autre.
Elle a besoin d’une citoyenneté qui protège chacun.
Elle n’a pas besoin de nouvelles rancœurs.
Elle a besoin de justice, de confiance, de dialogue et le respect de la dignité humaine.
Le défi n’est pas de faire disparaître les différences.
Le défi est de faire en sorte qu’elles ne soient plus utilisées comme des armes politiques.
Car une nation commence véritablement à naître lorsque ses citoyens cessent de se demander ce qui les sépare pour s’interroger sur ce qu’ils peuvent construire ensemble.
Le jour où les Guinéens choisiront la citoyenneté plutôt que l’appartenance, le mérite plutôt que le favoritisme, le bien commun plutôt que les intérêts de faction, alors la Guinée cessera d’être une promesse inachevée.
Elle deviendra enfin ce qu’elle aspire à être depuis son indépendance : une nation rassemblée, consciente de son histoire, réconciliée avec elle-même et tournée vers l’avenir.
Aïssatou Chérif Baldé

La Guinée mérite mieux que les débats identitaires
Le texte d’Aïssatou Chérif Baldé est plus qu’une réflexion : c’est un rappel salutaire adressé à toute la classe politique et à chaque citoyen guinéen. Je tiens à la remercier pour avoir eu le courage de rappeler une vérité que beaucoup préfèrent ignorer : aucune nation ne peut prospérer lorsque l’identité devient une arme politique.
Depuis trop longtemps, la Guinée est prisonnière d’un cycle répétitif. À chaque échéance politique, les mêmes discours ressurgissent, les mêmes peurs sont entretenues, les mêmes fractures sont ravivées. Les citoyens sont invités à choisir un camp, une ethnie, une région ou un parti, alors qu’ils devraient choisir un projet de société.
Pendant que l’on divise les Guinéens, qui parle sérieusement des hôpitaux où les patients meurent faute de soins ? Qui parle des milliers de jeunes diplômés sans emploi ? Qui débat de la qualité de notre système éducatif, de l’accès à l’eau potable, de l’électricité, de la corruption ou de la gouvernance de nos immenses ressources naturelles ?
Voilà les véritables urgences de la nation.
Le plus grand danger pour la Guinée n’est pas sa diversité. La diversité est une richesse. Le véritable danger réside dans son instrumentalisation par ceux qui considèrent les appartenances communautaires comme le moyen le plus efficace de conquérir ou de conserver le pouvoir.
Une population divisée est plus facile à manipuler. Une jeunesse enfermée dans des querelles identitaires oublie de demander des comptes sur l’école, l’emploi, la santé, la justice et le développement. Pendant que les citoyens s’opposent, les véritables défis demeurent.
La jeunesse guinéenne doit refuser d’être le carburant des ambitions politiques des autres.
Elle doit devenir la conscience critique de la République.
Le temps est venu de transformer nos universités, nos écoles, nos associations, nos médias et même nos réseaux sociaux en véritables espaces de débat sur les politiques publiques. Débattons des solutions pour créer des emplois. Débattons de la réforme de notre système éducatif. Débattons de la modernisation de notre agriculture, de la transformation de nos ressources minières, de la protection de notre environnement, de l’accès aux soins, de la justice sociale et de la bonne gouvernance.
Voilà les conversations qui feront avancer la Guinée.
Nos dirigeants ne devraient plus être jugés sur leur origine, mais sur leurs résultats. Ont-ils amélioré l’école ? Ont-ils créé des emplois ? Ont-ils renforcé les hôpitaux ? Ont-ils combattu la corruption ? Ont-ils protégé les institutions et les libertés publiques ? Voilà les seules questions qui devraient guider le débat démocratique.
La Guinée ne manque ni d’intelligence, ni de talents, ni de ressources. Elle manque d’une culture politique qui place enfin l’intérêt général au-dessus des intérêts particuliers.
L’avenir du pays ne sera pas construit par ceux qui dresseront les Guinéens les uns contre les autres. Il sera construit par ceux qui sauront les rassembler autour d’une ambition commune : une Guinée juste, prospère, démocratique et réconciliée avec elle-même.
Notre génération a une responsabilité historique. Celle de rompre avec les réflexes du passé. Celle d’apprendre à débattre sans se détester, à s’opposer sans se diviser, à défendre ses convictions sans remettre en cause la citoyenneté de l’autre.
Le véritable patriotisme ne consiste pas à défendre aveuglément un homme, un parti ou une communauté. Il consiste à défendre les intérêts de la Nation.
Le jour où les jeunes Guinéens feront de la santé, de l’éducation, de l’emploi, de l’innovation, de la justice, de la bonne gouvernance et du développement économique les principaux sujets de leurs débats, la politique changera. Et lorsque la politique changera, la Guinée changera à son tour.
L’histoire nous regarde. À nous de choisir si nous voulons être la génération qui a entretenu les divisions ou celle qui a posé les fondations d’une République où chaque citoyen compte, où chaque voix est entendue et où le mérite l’emporte enfin sur les appartenances.
C’est cette Guinée-là que nous devons construire. Ensemble.