Affaire Algassimou Diallo en Guinée ou quand le pouvoir ravive les vieux démons du complot, pour masquer son échec.
Par Aissatou Chérif Baldé
L’arrestation du magistrat Algassimou Diallo, figure judiciaire du procès du massacre du 28-Septembre 2009, ravive de vieux réflexes politiques en Guinée. Derrière les accusations portées contre lui resurgissent les mécanismes du complotisme, de la stigmatisation ethnique et de la désignation de boucs émissaires qui continuent d’alimenter une partie du débat public guinéen.
Le magistrat Algassimou Diallo, arrêté le 27 août 2026 puis extrait de la prison de Coyah pour être transféré à celle de Macenta, suscite incompréhension et indignation au sein de l’opinion publique. Son dossier révèle surtout une réalité plus profonde : la Guinée semble renouer avec une culture politique du complot permanent.
Figure judiciaire majeure du procès du massacre du 28 septembre 2009, l’ancien avocat général près la Cour suprême est poursuivi pour provocation à la discrimination, à la haine et à la violence, ainsi que pour participation à une association de malfaiteurs. Des accusations qu’il rejette catégoriquement.
Le retour du récit complotiste
Une nouvelle fois, le pays se retrouve confronté à la résurgence d’un imaginaire complotiste reposant sur l’existence supposée d’un groupe occulte, agissant dans l’ombre pour servir un dessein présenté comme subversif ou machiavélique.
Ces théories du complot ont toujours servi de fondement à des discours d’inspiration ethniciste, notamment dirigés contre les Peuls. Elles leur confèrent une apparence de modernité tout en recyclant des représentations anciennes particulièrement dangereuses.
Sur fond de foulaphobie, elles s’inscrivent dans une idéologie réactionnaire qui prospère sur les fractures sociopolitiques guinéennes.
Les accusations visant aujourd’hui les Fulbhès sur les réseaux sociaux à la suite de l’arrestation d’Algassimou Diallo en sont une illustration. Parce qu’un homme portant un patronyme peul est mis en cause, c’est toute une communauté qui se retrouve, par amalgame, placée au banc des accusés.
Et ce mécanisme perdure. Les entrepreneurs du complotisme, comme certains de leurs relais issus de la communauté fulbhè, trouvent dans ce système conspirationniste une forme de gratification sociale, politique ou financière.
Une démocratie de l’imposture
La Guinée demeure pourtant un pays traversé par des crises à équations multiples qui pratique une démocratie de l’imposture, celle qui défigure le sens des mots et qui installe les maux de toute nature : injustice constitutionnelle, déni de justice, contentieux sans juge réellement impartial et indépendant, accaparement des biens publics, népotisme, détournement de pouvoir, transhumance politique et violations graves des droits humains.
Mais plutôt que d’affronter ces réalités, il devient plus commode et facile de verser dans les récits de complots et les lectures ethnicisées des événements. Les opposants portant des patronymes fulbhès se retrouvent alors désignés comme responsables des échecs du pouvoir, alors même qu’ils ne représentent qu’une composante parmi d’autres d’un pays fragilisé de l’intérieur par des dirigeants dont la crédibilité s’effrite aux yeux d’une population épuisée.
Le symptôme d’une crise plus profonde
On oublie pourtant l’essentiel : poser le bon diagnostic. Car le complotisme, l’instrumentalisation des appartenances ethniques et l’exploitation politique des coordinations régionales ne sont pas de simples dérives alimentées par quelques voix marginales sur les réseaux sociaux. Ils constituent les symptômes d’une maladie plus profonde qui affecte durablement la société guinéenne.
Pendant ce temps, les mêmes logiques continuent de prospérer. Les ressources publiques sont pillées, les abus se multiplient, l’oppression persiste et la misère gagne du terrain dans les foyers. L’insécurité et l’injustice demeurent le quotidien de nombreux citoyens.
Vue de loin comme de près, la souffrance du peuple guinéen apparaît dans toute son ampleur. Une souffrance qui s’installe dans une indifférence presque totale de la part d’une caste privilégiée qui se présente pourtant comme dirigeante.
Le pays des pillards
La véritable urgence n’est pas de chercher des ennemis imaginaires et endeuiller injustement encore et encore des familles. Elle consiste à répondre aux attentes d’une population qui réclame justice, sécurité, travail, eau, électricité, développement, dignité et perspectives. Tant que cette exigence restera ignorée, le pays continuera de s’enfermer dans les récits de complot plutôt que d’affronter les causes réelles de sa crise et de son sous-développement.
La Guinée n’est pas pauvre, elle est appauvrie par une élite kleptocrate. Elle ne manque pas de ressources. Elle souffre surtout d’une prédation devenue systémique.
