De la promesse du retour à l’ordre constitutionnel à l’enracinement d’un nouvel autoritarisme.
La notion de transition renvoie, dans la littérature politologique, à un processus de transformation conduisant progressivement un régime autoritaire vers un ordre démocratique. Cinq ans après le renversement d’Alpha Condé, la trajectoire guinéenne semble pourtant défier les schémas classiques de la transitologie. Alors que le pouvoir militaire avait promis un retour rapide à l’ordre constitutionnel, le maintien de Mamadi Doumbouya à la tête de l’État, la restriction de l’espace politique et les accusations récurrentes de violations des droits fondamentaux nourrissent l’idée d’une transition devenue permanente. Une situation qui interroge autant la pratique du pouvoir que la nature même du régime en construction.
À propos de l’auteure
Aissatou Chérif Baldé est politologue. Ses travaux portent sur les dynamiques institutionnelles, les processus de démocratisation et les transformations du pouvoir en Afrique de l’Ouest.
Une transition toujours en cours… ou déjà achevée ?
La Guinée vit-elle encore une transition politique ou assiste-t-on à l’installation progressive d’un nouvel ordre autoritaire?
La question mérite d’être posée cinq ans après le coup d’État du 5 septembre 2021. Car plus le temps passe, le décalage entre les engagements initiaux du Comité national du rassemblement pour le développement (CNRD) et la réalité politique guinéenne apparaît de plus en plus manifeste.
Dans leur ouvrage de référence Transitions from Authoritarian Rule, Guillermo O’Donnell et Philippe Schmitter définissent la transition comme un « intervalle » séparant deux régimes politiques relativement stables : l’ancien régime et celui appelé à lui succéder. Par nature, une transition est donc temporaire, incertaine et orientée vers une transformation institutionnelle clairement identifiable.
Or, le cas guinéen semble aujourd’hui échapper à cette définition.
À l’origine, le pouvoir militaire avait justifié sa prise de pouvoir par la nécessité de reconstruire les institutions, d’apaiser les tensions nées de la crise du troisième mandat d’Alpha Condé et de préparer le retour à l’ordre constitutionnel. Le discours du 5 septembre 2021 reposait précisément sur cette promesse : celle d’un pouvoir de transition appelé à céder la place à des institutions démocratiquement élues.
Cinq ans plus tard, cette perspective paraît s’être éloignée.
Pour ses opposants, les élections organisées en décembre 2025 ont marqué une rupture décisive en consacrant la pérennisation du pouvoir militaire plutôt que son effacement. Elles auraient révélé ce que beaucoup soupçonnaient déjà : la transition n’aurait jamais constitué une étape vers l’alternance mais un mécanisme de conservation du pouvoir.
Cette évolution s’accompagne d’un climat politique particulièrement tendu. Les dénonciations d’enlèvements et d’arrestations arbitraires d’opposants, les disparitions forcées, la répression des manifestations, les restrictions des libertés publiques et les accusations de corruption alimentent une contestation persistante au régime. À cela s’ajoutent des difficultés économiques croissantes, une crise de liquidités et un sentiment de frustration grandissant dans plusieurs secteurs de la société.
Les enseignements de la transitologie face au cas guinéen
Pour comprendre la singularité de la situation guinéenne, il faut revenir aux principaux enseignements de la transitologie.
Selon O’Donnell et Schmitter, toute transition démocratique commence généralement par une phase de libéralisation. Celle-ci se traduit par un élargissement progressif des libertés publiques, une ouverture de l’espace politique, un assouplissement des contraintes pesant sur l’opposition et une reconnaissance accrue du pluralisme. Samuel Huntington décrit cette étape comme une « ouverture partielle d’un système autoritaire ».
Or, nombreux sont ceux qui constatent qu’en Guinée, la dynamique observée semble suivre une direction inverse.
L’espace politique s’est rétréci au lieu de s’élargir. Les principaux partis politiques ont vu leur marge d’action considérablement réduite. Les rapports entre le pouvoir et l’opposition se sont durcis. Le cadre de dialogue et de négociation qui caractérisent habituellement les transitions ont progressivement cédé la place à une logique de confrontation.
Dans les travaux d’O’Donnell et Schmitter, l’un des indicateurs majeurs d’une transition démocratique réside dans l’inclusion progressive des différents acteurs politiques dans la définition des nouvelles règles du jeu démocratique. La transition suppose des compromis, des négociations et une redistribution du pouvoir entre forces concurrentes.
Là encore, le cas guinéen soulève des interrogations.
L’exclusion de plusieurs formations politiques et l’affaiblissement des contre-pouvoirs donnent le sentiment que le régime cherche davantage à contrôler l’espace politique qu’à l’ouvrir. Pour ses détracteurs, l’objectif ne serait plus de préparer une alternance mais de construire un système dominé par une force politique unique, fortement centralisée autour de la figure de Mamadi Doumbouya.
Une transition sans horizon politique clairement défini
Cette évolution pose également la question de la temporalité.
Samuel Huntington distinguait plusieurs modes de transition démocratique : la transformation conduite par les élites au pouvoir, le remplacement résultant de l’effondrement du régime et le transplacement fondé sur la négociation entre gouvernement et opposition. Malgré leurs différences, ces processus avaient un point commun : ils conduisaient tous vers la création d’un nouvel ordre politique légitime et reconnu.
En Guinée, l’impression dominante est celle d’une transition sans horizon clairement défini.
Le pouvoir semble avoir conservé le vocabulaire de la transition tout en abandonnant sa logique, ses fondements. Le pouvoir militaire issu d’un putsch censé être provisoire tend à devenir permanent. Le temps de la transition politique, censé être limité par des échéances précises, paraît désormais extensible à volonté.
Les risques d’un nouvel autoritarisme
Cette situation nourrit une autre inquiétude : celle de l’émergence d’un autoritarisme sans limites reposant, selon les critiques du régime, sur une lecture ethnicisée du pouvoir. Pour ces observateurs, la consolidation progressive d’un système fondé sur des loyautés communautaires et clientélaires constitue une menace directe pour le pluralisme démocratique. Car la démocratie ne se réduit pas à l’organisation d’élections. Elle implique également l’inclusion politique, l’égalité de citoyenneté, la reconnaissance de la diversité sociale, ethnique et politique et la possibilité d’une alternance réelle.
Or, lorsqu’un groupe d’individus cherche à inféoder durablement les institutions, à réduire les espaces de contestation et à neutraliser ses concurrents, la compréhension démocratique cède progressivement la place à une logique d’un pouvoir hégémonique autoritaire dominant.
Une transition jugée à l’épreuve de ses résultats
La principale leçon de la transitologie est peut-être celle-ci : une transition n’est jamais jugée à ses intentions mais à ses résultats.
Pour O’Donnell, Schmitter ou encore Huntington, l’incertitude est inhérente à toute transition démocratique. Mais cette incertitude doit déboucher sur l’institutionnalisation du pluralisme et sur la construction de règles acceptées par l’ensemble des acteurs politiques.
Cinq ans après le putsch de 2021, le paradoxe guinéen réside précisément dans le fait que le pays demeure officiellement en transition alors que plusieurs des mécanismes constitutifs d’une transition démocratique semblent avoir disparu.
Ce qui devait être un passage vers un nouvel ordre constitutionnel apparaît désormais, aux yeux de nombreux Guinéens, comme un instrument de prolongation du pouvoir militaire. Dès lors, la question n’est plus seulement de savoir quand prendra fin la transition. Elle permet de déterminer si celle-ci existe encore autrement que dans les discours officiels.
