Par Aïssatou Chérif Baldé-Diallo
La dissolution récente de quarante partis politiques en Guinée continue de susciter de vives réactions sur la scène politique nationale. Parmi les formations concernées figure l’Union des Forces Démocratiques de Guinée (UFDG), dirigée par Cellou Dalein Diallo. Accusés par le ministère de l’Administration du Territoire et de la Décentralisation de ne pas avoir respecté certaines obligations administratives, ces partis ont été radiés dans une décision annoncée par les autorités de la transition militaire.
Quelques jours après cette annonce, Cellou Dalein Diallo, figure majeure de l’opposition au régime du colonel Mamadi Doumbouya et exilé politique depuis plusieurs années, a finalement pris la parole ce 8 mars 2026. Dans une allocution au ton à la fois ferme et rassembleur, le leader de l’UFDG a réagi à la décision des autorités, dénonçant le verrouillage du pays, l’enterrement de la démocratie tout en appelant ses partisans et l’ensemble des forces politiques à rester mobilisés.
“Chers responsables, militants, sympathisants de l’UFDG,
Mes chers compatriotes,
Peuple de Guinée,
À cette étape critique de notre histoire, où notre vivre-ensemble est menacé, notre avenir commun est hypothéqué, personne n’a envie d’entendre des discours sans effets ni lendemains. Chacun attend des actes, des actes capables d’apporter les changements espérés par notre peuple. Les mots ne suffisent plus à apaiser les colères et à réparer les injustices.
Le temps est venu d’agir pour laver les affronts, rétablir les libertés publiques et garantir le respect des droits de l’homme.
Peuple martyr de Guinée,
Nous nous rendons compte que le 5 septembre 2021 a été le début d’un véritable déclin national, le point de départ de toutes sortes de dérives. La volonté délibérée de la junte de ruiner nos acquis démocratiques et de remettre en cause nos droits et libertés n’est plus un mystère.
Chaque fois que nous pensons avoir touché le fond de l’abîme, une nouvelle escalade nous précipite davantage dans les ténèbres. Ces dernières heures, un palier supplémentaire a été franchi dans la déshumanisation de notre société et la mise à mort programmée de la démocratie et de l’État de droit.
Et dans son allocution, il déclare ce qui suit :
« Peuple de Guinée,
Mamadi Doumbouya et son clan se permettaient tout, et maintenant ils ne s’interdisent plus rien.
Après s’être pris pour le peuple en se substituant à lui, un groupe de prédateurs se prend pour Dieu en s’arrogeant le droit de vie et de mort sur les citoyens et les partis politiques. Ce groupe se maintient par le climat de terreur qu’il entretient et la répression sanglante qu’il utilise pour intimider et frapper toutes les voix dissonantes.
Le coup d’État sanglant, contrairement au discours décliné à l’occasion et aux dispositions de la Charte de la Transition, a été suivi de restrictions drastiques des libertés publiques et de violations massives des droits humains, dont certaines relèvent des crimes contre l’humanité : assassinats ciblés, disparitions forcées, enlèvements, séquestrations. Même les personnes les plus fragiles, les enfants, les femmes et les personnes âgées ne sont pas épargnées.
Mamadi Doumbouya vient d’ajouter à son sinistre bilan de restrictions des libertés publiques et de violations des droits humains la décision injuste de dissolution des partis politiques les plus représentatifs de la scène politique. N’ayant aucune légitimité quelconque ni la moindre assise électorale ou politique, Mamadi Doumbouya et son clan malfaisant voudraient réécrire l’histoire du pays en effaçant du paysage politique toutes les forces susceptibles de porter ombrage à son Parti-État en cours de formation. On affiche fièrement une volonté claire et morbide d’instaurer la pensée unique, un parti-État afin de consacrer un exercice solitaire du pouvoir au détriment de la souveraineté populaire.
Il n’existe plus d’espace civique et démocratique. Les droits politiques et les libertés fondamentales, après avoir été piétinés, sont aujourd’hui purement et simplement supprimés.
Dès lors, il n’y a plus d’autre alternative que de s’engager dans une résistance frontale, une lutte courageuse de libération de notre pays dont les ressources sont pillées, les institutions instrumentalisées, l’armée nationale divisée et désarmée. Cette lutte s’impose à nous comme un devoir moral et une nécessité historique.
À cet égard, j’exhorte les responsables, militants et sympathisants de l’UFDG, tous les Guinéens épris de liberté et de justice, à se lever comme un seul homme et à recourir à tous les moyens pour mettre fin à ce régime d’exception qui n’a que trop duré.
Nous savons désormais que ce n’est ni par le dialogue, ni par la voie démocratique, ni par les moyens légaux qu’on obtiendra des changements politiques et le retour à l’ordre constitutionnel. Il n’y a pas d’autre solution, après avoir épuisé tous les recours à l’interne et face au silence de la communauté internationale, que de nous battre pour nous libérer par nous-mêmes.
Je sais à quel point les militants de l’UFDG sont attachés à la démocratie et à leurs droits et libertés. Les sacrifices qu’ils ont consentis ces dernières décennies pour défendre ces valeurs sont une illustration éloquente de cet attachement. Ils sont toujours, comme la majorité des Guinéens, prêts à tout pour que notre pays ne retombe pas dans le traumatisme et les affres de la dictature.
Le sang de nos martyrs et leur mémoire, ainsi que la dette que nous avons chacun envers notre pays, appellent de notre part courage, persévérance et détermination afin de vaincre l’imposture et la forfaiture sous toutes leurs formes.
J’en appelle à l’union sacrée des forces vives du pays pour réunir toutes les conditions et se donner toutes les chances d’une victoire sans appel sur ceux qui ont trahi notre peuple et leur serment. Nos clivages actuels et les rancœurs passées sont à reléguer au second plan si nous voulons être unis et forts afin de parvenir rapidement à notre objectif de libérer notre pays de la dictature.
Le moment venu, chacun répondra de ses actes. L’oubli et le pardon habituels ont trop longtemps garanti l’impunité et encouragé la récidive.
Peuple de Guinée,
Mamadi Doumbouya, après avoir trahi sa parole et son serment, nous déclare la guerre ouvertement en voulant effacer d’un trait de plume l’héritage de nombreuses années de conquêtes, de sacrifices et de luttes épiques de notre peuple. Il sera vaincu par les forces démocratiques et patriotiques majoritaires et incorruptibles.
À travers toute l’histoire, on a vu comment finissent les dictatures. On voit le sort funeste qui attend aussi tous ceux qui soutiennent et encouragent l’oppression.
Comme nous l’enseigne Thomas Jefferson : « Quand l’injustice devient loi, la résistance devient un devoir ».
Face à Mamadi Doumbouya et son clan, seule la résistance nous permettra de recouvrer nos libertés individuelles et collectives, nos droits confisqués.
La dignité de notre peuple et l’honneur de notre pays ne sont pas négociables.
La dictature ne passera pas, les tyrans tomberont tous, soyez-en sûrs », a-t-il enfin conclu.
Il faut noter que la Guinée traverse une grave crise politique où le régime militaire piloté par Mamadi Doumbouya a décidé après son putsch civil du 28 décembre 2025 sur fond de défiguration de la démocratie, de faire de la transition démocratique en Guinée, lettre morte.
Le pouvoir militaire préfère donc un changement démocratique cosmétique à un véritable changement et refuse ainsi d’admettre le crucial que joue les partis politiques dans l’organisation et la régulation des systèmes démocratiques modernes.
