Par Aïssatou Chérif Baldé-Diallo
Depuis l’accession au pouvoir de l’ancien légionnaire français Mamadi Doumbouya, une question hante les consciences guinéennes : l’État existe-t-il encore en Guinée?
Enlèvements, assassinats présumés, emprisonnements arbitraires d’opposants politiques, persécutions visant leurs familles, arrestations et assassinats de militaires sur la base de soupçons non étayés : tout concourt à l’installation d’un climat de peur et de terreur.
À cela s’ajoutent les déguerpissements brutaux, la pénurie persistante de liquidités, une crise sociale, politique et économique multiforme, ainsi qu’une gouvernance marquée par la démagogie populiste et la confiscation de l’espace public.
La démocratie, déjà fragile, est aujourd’hui défigurée par des processus électoraux tronqués, non inclusifs et mal préparés. Le parjure devient pratique courante, la manipulation des symboles républicains un mode de gouvernement, la démystification de l’Etat, les postes d’agents de l’État, les derniers publics une norme. Ce tableau dessine le visage hideux d’un État quasi inexistant.
À la lumière des faits, la réponse semble plus que jamais évidente et pour ce faire, l’État guinéen est sous Mamadi Doumbouya depuis quatre ans absent en Guinée.
L’affaire Toumba Diakité : symptôme d’un pouvoir sans limites
Le sort réservé au commandant Aboubacar Diakité, dit Toumba, détenu depuis près de neuf ans et transféré le 10 février 2025 de manière qualifiée de « clandestine et illégale » de la Maison centrale de Conakry vers la prison civile de Coyah, illustre crûment cette dérive autoritaire.
Cette affaire révèle un pouvoir qui agit en dehors de tout cadre juridique clair, confirmant l’arbitraire, l’agressivité et le caractère profondément inquiétant d’un système qui piétine les droits fondamentaux et la dignité humaine.
De l’espoir post-putsch à la désillusion
Après le coup d’État du 5 septembre 2021, une partie du peuple guinéen avait pourtant espéré l’émergence d’un leadership réformateur, capable de réconcilier la nation avec elle-même, de refonder la justice et d’asseoir une véritable démocratie. Cet espoir fut de courte durée.
Le braquage électoral du 28 décembre 2025 n’a fait que consacrer la désillusion. Loin de redresser l’État, le régime s’emploie à fabriquer une légitimité artificielle, usant d’artifices et de manœuvres pour s’arc-bouter au pouvoir.
Concentration du pouvoir et criminalisation de la contestation
Depuis quatre ans, la situation ne s’est pas améliorée : elle s’est aggravée. Le pouvoir est concentré entre les mains des putschistes, toutes les voix critiques sont réduites au silence, tandis que la bassesse politique est encouragée.
Plus grave encore, des mineurs sont désormais victimes de disparitions forcées. Les règles de droit sont transgressées, suspendues ou contournées afin de museler toute contestation. La réforme annoncée du système juridique, censée lutter contre les crimes d’État, relève aujourd’hui de l’utopie.
Une démocratie de façade dans un État déliquescent
Les résultats d’élections tronquées, tribalistes et non inclusives sont présentés en grande pompe, transformant le processus démocratique en un simple instrument de domination politique. Tout est mis en œuvre pour faire taire celles et ceux qui osent encore élever la voix.
La Guinée demeure prisonnière d’une démocratie de l’imposture : injustice constitutionnelle, déni de justice, contentieux sans juges indépendants, accaparement des biens publics, népotisme, détournement de pouvoir, transhumance politique et compromissions de toutes sortes. Cette liste n’est qu’indicative tant la déliquescence de l’État est profonde.
Un pouvoir personnalisé, une République à terre
Depuis le 5 septembre 2021, tout se confond avec la personne du chef de l’État, qui concentre l’Exécutif, le Législatif et le Judiciaire. Comme Janus, le pays est orienté au gré des intérêts privés du dirigeant du moment. Dans ce système, chaque bourreau est recyclable, et même le diable devient présidentiable.
Il est à cet égard incompréhensible que les organisations internationales, régionales à l’image de la Cédéao présente, continuent de croire, ou de faire semblant , que ce qui se passe en Guinée n’est que le reflet des turbulences que l’on retrouve partout ailleurs dans nos « démocraties de transition, encore bien fragiles ».
Or la réalité est toute autre en Guinée: c’est un pays sans Etat; depuis 1958 tout se confond avec la personne du Président de la République qui est à la fois l’Exécutif, le Législatif et le Judiciaire, et comme Janus, selon les circonstances et ses intérêts privés, le pays est orienté dans le sens de ses préférences.
La réalité est cependant claire : la Guinée est un pays sans État, où tout est permis, même ce qui est interdit.
Espérer malgré tout
L’État guinéen n’existe donc pas sous Mamadi Doumbouya. A-t-il d’ailleurs jamais véritablement existé, au regard des souffrances infligées au peuple depuis le fameux NON de 1958, porteur de tant de désillusions ensanglantées ?
Pourtant, l’histoire nous enseigne une chose : la conscience citoyenne n’est jamais statique. Elle est un souffle universel et intemporel qui finit toujours par s’imposer, emportant ceux qui se croyaient éternels.
L’État, peut-être, n’a jamais réellement été en Guinée. Mais il sera, irréversiblement. Car viendra le jour où despotes, faux opposants, fausses élites et autocrates latents seront engloutis par la marée montante qu’ils ont trop longtemps défiée.
C’est la rançon de l’incurie et de la gabegie. Et ce ne sera pas trop payer pour le retour de l’État, pilier de la Nation.
D’ici là, il ne reste qu’une voie : continuer la résistance.
