« Écrasons l’infâme »
Depuis l’indépendance, la Guinée a multiplié les Constitutions sans jamais parvenir à stabiliser un véritable pacte institutionnel. Six textes fondamentaux se sont succédé, une révision a prolongé un mandat, une Charte de transition n’a pas été appliquée, et deux périodes entières ont été gouvernées sans aucune Constitution. La nouvelle Loi fondamentale de 2025, loin de rompre avec cette histoire, reconduit un présidentialisme dominant, un équilibre des pouvoirs fragile et une indépendance judiciaire largement déclarative.
Ce cycle révèle moins une instabilité politique qu’une constante : la Constitution y est moins la limite du pouvoir que son produit.
Ce cycle révèle moins une instabilité politique qu’une constante : la Constitution y est moins la limite du pouvoir que son produit.
Depuis l’indépendance, la Guinée a fait de sa Constitution un instrument récurrent de recomposition du pouvoir. Censée exprimer la volonté générale, la Loi fondamentale s’est imposée, au contraire, comme la traduction juridique des rapports de force et des basculements politiques. En soixante-sept ans, le pays a adopté six Constitutions, révisé l’une d’entre elles en faveur du mandat présidentiel, et traversé deux périodes entières sans aucun cadre constitutionnel formel. Chaque épisode constitutionnel raconte moins une progression démocratique qu’une réinscription du pouvoir dans le droit — rarement l’inverse.
La première Constitution de 1958 inaugure un État centralisé et révolutionnaire. Celle de 1982 consacre le régime du Parti-État. La Loi fondamentale de 1990, adoptée sous pression sociale et internationale, ouvre le multipartisme, mais de manière strictement encadrée. La révision de 2001 en modifie l’équilibre : elle prolonge les mandats de Lansana Conté et illustre ce moment où la norme devient l’instrument de la durée personnelle du pouvoir.
La Constitution de 2010, issue des violences du 28 septembre 2009 et de la transition du CNDD, porte l’espoir d’un nouvel équilibre institutionnel — un espoir rapidement déçu par les dynamiques de concentration du pouvoir présidentiel.
La Constitution de 2020 organise politiquement le troisième mandat d’Alpha Condé.
La nouvelle Constitution promulguée en 2025 marque la sixième refonte totale du texte fondamental depuis l’indépendance.
Elle consacre un présidentialisme suranné, maintient un équilibre des pouvoirs précaire et n’offre qu’une indépendance de la justice de façade : la fonction présidentielle demeure l’axe structurant et dominant de l’ensemble de l’architecture institutionnelle.
À ce rythme, ce n’est pas la Nation qui se refonde, mais la figure du pouvoir qui se reconduit.
Des périodes sans Constitution : le moment brut du commandement
Entre ces textes, le pays a connu deux séquences de vacance constitutionnelle totale :
- 1984–1990, après le coup d’État du CMRN,
- 2008–2011, sous la transition du CNDD.
Dans ces deux périodes, l’État n’était pas organisé par la Loi fondamentale, mais par le commandement militaire, via communiqués, décrets et ordonnances. Le droit constitutionnel n’était pas amendé : il était neutralisé.
La Charte de la Transition (2021–2025) : un texte proclamé, mais non appliqué
La transition du CNRD a été placée sous la Charte de la Transition, censée garantir les libertés publiques, la neutralité de l’armée, l’inéligibilité du président de la transition et le rôle délibératif du CNT.
Ce texte n’a jamais été appliqué dans les faits. Les libertés publiques ont été suspendues, le CNT marginalisé et la logique de concentration du pouvoir approfondie. La Charte a servi d’outil de légitimation initiale, puis a été dépassée au profit de la consolidation de la présidentialisation militaire.
Ce que cette histoire dit du pouvoir en Guinée
Cette trajectoire constitutionnelle ne relève pas d’une instabilité accidentelle. Elle révèle un schéma structurel :
En Guinée, la Constitution ne limite pas le pouvoir. C’est le pouvoir qui fabrique la Constitution.
La Loi fondamentale n’est pas le produit d’un pacte social délibéré. Elle est le résultat de l’arbitrage d’un moment politique, de la victoire d’un acteur ou d’un camp. D’où la fragilité récurrente des institutions : ce qui n’est pas fondé ensemble ne se respecte pas ensemble.
La 7ᵉ Constitution en perspective
La Constitution promulguée en 2025 est la sixième depuis l’indépendance. Or, loin d’ouvrir un cycle institutionnel nouveau, elle reconduit l’architecture présidentialiste qui caractérise l’histoire constitutionnelle guinéenne. L’exécutif y demeure le centre de gravité, le législatif une chambre d’accompagnement, et l’indépendance de la justice plus déclarée que garantie.
En réalité, cette Loi fondamentale ne résout pas la question centrale : qui contrôle le pouvoir ? Et surtout : au nom de qui ?
Dans ces conditions, la 7ᵉ Constitution est déjà en perspective. Non pas parce que la société l’exige ou parce que l’équilibre démocratique en ferait émerger la nécessité, mais parce que le prochain pouvoir cherchera, comme les précédents, à ajuster le texte à sa propre légitimité et à ses besoins de conservation.
Autrement dit :
Tant que la Constitution demeure écrite par ceux qui détiennent la force, elle changera avec ceux qui détiennent la force.
Tant que la Loi fondamentale reste l’empreinte du Prince, elle sera ni durable, ni protectrice, ni partagée.
La question n’est plus : faut-il changer de Constitution ?
Elle est : quand déciderons-nous de ne plus la changer ?
Car une Constitution qui se réécrit à chaque régime ne constitue pas l’État : elle le suit.