La pratique politique en Guinée pose aujourd’hui une question fondamentale: comment un système censé porter l’espoir collectif peut-il produire autant de désillusion, de stagnation et de renoncement démocratique ?
Dénoncer les dérives actuelles de la vie politique guinéenne, dans l’objectif d’orienter les nouvelles générations vers des modèles plus humanistes, plus réalistes et véritablement proactifs, ressemble à un combat très difficile à gagner. Pourtant, ce combat demeure indispensable si l’on veut inscrire le pays dans une trajectoire meilleure que celle dans laquelle il s’enlise depuis des décennies.
Des partis confisqués par des présidences à vie
L’un des traits les plus préoccupants de la scène politique guinéenne réside dans la personnalisation extrême des partis. Beaucoup de chefs de partis se comportent comme des présidents à vie, hostiles à toute alternance interne et profondément réfractaires aux règles élémentaires du jeu démocratique.
Plutôt que de contribuer à la construction de grandes formations nationales structurées, ces responsables préfèrent demeurer présidents de partis cantonnés à un bureau politique réduit, à un fief ethnique ou régional. Ils choisissent le contrôle absolu d’un espace limité plutôt que la responsabilité partagée au sein d’un projet collectif crédible. Ils refusent surtout de se remettre en question.
Une élite politique épuisée mais incapable de lâcher prise
Ironie tragique : cette élite oligarchique, pourtant affaiblie par ses propres choix et par l’échec du verrouillage démocratique qu’elle a contribué à instaurer, refuse encore de se retirer. Même à terre, elle s’accroche.
Dans beaucoup de partis, les congrès de renouvellement des instances dirigeantes sont inexistants. Les dirigeants sont imposés, rarement élus. Les luttes internes ne produisent pas d’idées nouvelles mais alimentent des divisions improductives qui, au final, offrent une opposition de façade à un pouvoir lui-même dépourvu de projet structurant pour le pays.
Comme l’écrivait Giuseppe Tomasi di Lampedusa, « tout change pour que rien ne change ». Cette formule semble tristement adaptée à la réalité guinéenne.
Une opposition sans capacité à faire rêver
La grande majorité des chefs de partis politiques guinéens souffrent d’un déficit profond de sincérité. Leur discours manque de substance, leurs programmes se ressemblent, et leurs pratiques reproduisent souvent celles du pouvoir qu’ils prétendent combattre.
Comment, dès lors, incarner le changement et susciter l’espoir lorsque l’on a été soi-même un acteur central du système décrié ?
Cette génération politique apparaît, aux yeux de nombreux citoyens, comme profondément désespérante, tant elle semble hostile aux principes fondamentaux de la démocratie et incapable de proposer une alternative crédible.
Un terrain idéal pour l’immobilisme et l’autoritarisme
Dans un tel climat de découragement, il devient difficile de voir émerger une nouvelle forme de contestation issue des profondeurs de la société guinéenne : des voix authentiques, enracinées dans le vécu populaire, capables de parler la langue du peuple et d’en épouser les codes sociaux.
Cette vacance politique constitue une aubaine pour les régimes autoritaires et les juntes militaires en perte de légitimité. Faute d’une opposition structurée et visionnaire, la caste kleptocratique de Mamadi Doumbouya peut continuer à gouverner dans le confort, le mépris et l’impunité.
Un espace public vidé de sens
L’espace public guinéen, qui devrait être un lieu de confrontation d’idées et de réponses concrètes aux préoccupations des citoyens, s’est progressivement transformé en une scène où prospèrent l’indigence intellectuelle, l’invective et l’opportunisme.
Des individus sans réelle carrière professionnelle, sans formation politique solide ni valeurs démocratiques avérées accèdent aux plus hautes fonctions de l’État, pendant que les véritables héros sociaux et intellectuels sombrent dans l’oubli.
La lecture, la réflexion critique et le débat argumenté sont marginalisés au profit du sensationnel, de la propagande et de la diffamation. Cette pauvreté intellectuelle nourrit et entretient la médiocrité politique.
Quel avenir pour la Guinée ?
La Guinée, château d’eau de l’Afrique de l’Ouest et scandale géologique, continue paradoxalement d’être un scandale de la pauvreté, de l’injustice et de l’obscurantisme. L’humain y demeure trop souvent relégué au second plan, sacrifié sur l’autel de l’avidité, du clientélisme et de l’ethnocentrisme politique.
Pourtant, le temps presse. Chaque année perdue est irrattrapable. L’avenir n’est pas ce qui va arriver, mais ce que nous choisirons d’en faire.
Dans cette perspective, il est essentiel que des mouvements sociaux, les mouvements politiques des citoyens engagés et, espérons-le, certains partis politiques acceptent de jouer un rôle de veille démocratique permanente. La lutte politique ne peut et ne doit pas se réduire à la seule conquête du pouvoir.
Réhabiliter un discours politique exigeant et humaniste
L’espace public guinéen doit redevenir un lieu d’expression exigeant, où le discours politique est à la fois rigoureux, informé et profondément humain. Il peut être véhément, indigné, même colérique — car les raisons de l’être ne manquent pas — mais il doit rester porteur de sens, de vision et d’éthique.
C’est à ce prix seulement que la Guinée pourra espérer rompre avec le cycle de la médiocrité politique et offrir à ses enfants un avenir à la hauteur de leurs aspirations.
Aissatou cherif Baldé-Diallo

tres bien analyser
merci